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à découvrir au Théâtre de la Bastille partenaire Réduc’snes

En ce début 2007, le Théâtre de la Bastille poursuit sa programmation singulière et exigeante. Il propose à partir du 22 janvier deux spectacles, Tu supposes un coin d’herbe et L’enfant froid dont les metteurs en scène, Eléonore Weber pour le premier et Michael Serre pour le second, qui ont à peine passé la trentaine, s’éloignent de la narration théâtrale convenue pour prendre chacun une orientation nouvelle qui pourrait bien confirmer un renouveau annoncé depuis un certain temps. Les composantes basiques, le temps, l’espace, les personnages échappent désormais à toute analyse rationnelle et imposent de nouvelles pistes de mises en scène.
Eléonore Weber se partage entre le cinéma, pour lequel elle a réalisé entre autres, Temps morts un court métrage de fiction sélectionné et remarqué dans plusieurs festivals, et le théâtre où jusqu’ici, elle a tour à tour, mis en scène les textes des autres ou laissé à d’autres le soin de mettre en scène les siens...
Cette fois-ci, avec Tu supposes un coin d’herbe, elle met en scène une pièce dont elle est l’auteur. Cette suite de séquences et de monologues, jouée par trois comédiens et un danseur comédien se présente comme une partition dont se sont emparés non pas selon une distribution logique, mais plutôt en fonction d’un désir intuitif, des protagonistes hors de toute logique dramatique convenue. Priorité est donnée à la meilleure circulation de la parole.
Le ton est donné par le titre puisque les textes utilisent le tutoiement. Un tutoiement qui peut aussi bien s’adresser au partenaire, au spectateur qu’à l’auteur elle-même : Ta grand’mère vient de mourir, tu supposes que tu dois faire quelque chose. Les autres interrompent leurs vacances pour l’enterrement. Tu supposes qu’il n’est pas question de ne pas t’y rendre...
Ce choix du tutoiement conduit à des situations théâtrales nouvelles qui s’écartent du réel. Du coup, l’accès aux émotions est différé et Eléonore Weber engage un mécanisme narratif qu’elle nomme logiques intimes honteuses basé sur l’absence du ressenti et duquel découle une succession de suppositions Déphasages et logiques honteuses conduisent à un état de fatigue à propos duquel elle s’interroge et interroge des proches.
La question pourquoi suis-je fatiguée est ainsi posée au père, à l’amie ou à l’homme politique et fait l’objet d’une vidéo qui s’intègrent à la pièce et vient déranger la présence des comédiens sur scène. Les deux univers se mêlent alors sans se soucier d’une harmonie esthétique.

Michaël Serre qui n’en est pas, avec L’enfant froid, à sa première approche de l’auteur allemand Marius Von Mayenburg trouve, en mettant en scène un auteur vivant, l’avantage de pouvoir lui poser des questions sur sa pièce.
Dans le cas de L’enfant froid les informations qu’a pu donner l’auteur n’ont sans doute pas été superflues. Car L’enfant froid est une pièce qui échappe à toute analyse rationnelle. Bien qu’ancrée dans le quotidien, en mettant sur le même plan le réel et l’imaginaire elle prend l’allure d’un puzzle ou d’un jeu dont les règles seraient fuyantes
L’enfant froid, c’est Nina, l’enfant du couple Silke et Werner. Il meurt de froid pendant que ses parents installés au Polygam, un café à la mode, attendent Johann. Une trame simple mais là encore l’espace et le temps subissent de constantes modifications et le lieu où se situe la pièce est à la fois une salle d’attente d’aéroport, des toilettes publiques, un avion, un salon, un hôtel, une chambre à coucher.
Il faut voir dans ces transformations les fluctuations de l’imagination. Mais les lieux ne sont pas les seuls à être livrés à l’incertitude car à propos du couple, on est sans cesse ballottés, à cause des événements qui surviennent entre réalité et imaginaire, les deux étant tour à tour plausibles et convaincants.
Mais quand on penche pour la réalité, face aux faits qui se télescopent, on est renvoyé aussitôt à de nouveaux doutes et d’autres questionnements.
L’ironie amère de l’enfant froid nous met face à nos aspirations et désirs lorsqu’ils sont confrontés au quotidien. Elle nous amène également à la difficulté de démêler ce qui est important et ce qui ne l’est pas tout en disant que rien n’est grave.
Mais peut-être la pièce est-elle aussi le portrait d’un pays en pleine crise d’identité...
Francis Dubois

Théâtre de La Bastille, 76 rue de la Roquette 75011 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits mais sur réservation impérative) : 01 43 57 42 14 - www.theatre-bastille.com
> Tu supposes un coin d’herbe du 22 au 25 janvier et du 1er au 9 février 2006 à 19h 30 , dimanche à 15h30
> L’enfant froid du 22 janvier au 11 février à 21 heures

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