Actualité théâtrale

Jusqu’au 30 novembre au Théâtre 71

« Yvonne, princesse de Bourgogne »

Yvonne est laide, empotée, apathique et « mollichonne ». Qu’est-ce qui a bien pu passer dans la tête du beau et jeune prince Philippe quand il la choisit pour fiancée et s’obstine dans son choix, bien qu’il n’arrive pas à la supporter ? La maladresse, la passivité et le mutisme d’Yvonne suscitent moqueries, interrogations et agacements croissants. Son apathie, son silence révèlent ce qu’a de clinquant le pouvoir royal. La tension monte, son attitude finit par perturber toutes les relations sociales si bien que tous commencent à rêver de tuer l’intruse, par le haut tout de même, car on est à la Cour ! Sa mise à mort, comme celle du bouc émissaire pour René Girard, doit permettre à ce petit monde de retrouver le calme et l’harmonie.

Dans cette pièce écrite en 1938, Witold Gombrowicz traite de questions graves comme l’immaturité de la jeunesse, l’artificialité d’une société dominée par l’apparence, la bestialité des hommes que cache mal un vernis de civilisation, mais il le fait sur un ton sarcastique et provocateur. On rit mais derrière le rire se cachent la violence et une absolue noirceur.

Jacques Vincey a ouvert sa direction au CDR de Tours par cette mise en scène qui fera date. Sur scène, une cour d’opérette peuplée de beautiful people qui cultivent la beauté de leur corps dans une magnifique salle de sport. Le Prince joue au ping-pong, le Roi court sur un tapis roulant, la Reine s’entraîne avec le chambellan aux danses de salon et les demoiselles de la Cour font du stretching. La cruauté est vite au rendez-vous, dès que le Prince Philippe et son ami Cyrille, jusque là séduisants et bien élevés, vont prendre dans la salle la pauvre Yvonne, la traînent sur scène, la manipulent et l’humilient, puisqu’elle est de celles « avec lesquelles on peut tout se permettre ». La salle se trouve impliquée dans le drame, comme Gombrowicz l’a voulu. Elle est invitée à s’exclamer, à applaudir, et lors du banquet où Yvonne sera tuée, à tendre la main pour obtenir quelques Ferrero Rochers. Elle se retrouve ainsi complice de cette violence.
Théâtre : "Yvonne Princesse de Bourgogne"
Jacques Vincey, qui fut lui-même acteur chez les plus grands comme Chéreau, se révèle un formidable directeur d’acteurs. Tous sont excellents, à commencer par le jeune Thomas Gonzales, que l’on avait vu l’an passé dans la mise en scène de Tristesse animal noir montée par Stanislas Nordey, et qui incarne un Prince Philippe, aussi capricieux et inconséquent que charmeur. Hélène Alexandridis est la Reine qui cherche à maintenir une certaine respectabilité mais finira à son tour par perdre pied. Elle fait rire, elle agace, elle est parfois touchante mais sombre comme les autres dans la monstruosité. Si tous méritent d’être cités mais qu’il faut choisir, on retiendra longtemps Marie Rémond. Elle ne dit que deux mots, mais elle arrive à incarner une Yvonne, bras ballants, cheveux qui lui mangent le visage, chiffe molle opaque devenue gibier de cette chasse à courre. Elle donne une épaisseur étonnante à cette Yvonne insaisissable qui, de façon paradoxale, réussit par sa différence et son mutisme à semer le désordre dans ce milieu pourtant si sûr de lui. Courez la voir !

Micheline Rousselet

Mardi et vendredi à 20h30, mercredi, jeudi et samedi à 19h30, dimanche à 16h

Théâtre 71

3, place du 11 novembre, 92240 Malakoff

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 55 48 91 00

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