Violence en milieu scolaire

Violence : table ronde du 2 juin 2009

Table ronde 1

En voici le texte intégral.

Le Snes a organisé une table ronde le 2 juin qui a réuni plusieurs enseignants :
Pierre Bienvenu, du collège Mitterrand de Fenouillet (par téléphone)
Jerôme Ferec, du collège Perrin à Paris 20ème,
François Jandaud, du collège Perrin à Lyon,
Marianne Auxenfans du collège Barbusse de Bagneux.
Bruno Mer, du collège Cézanne de Mantes-la-Jolie, animait la table ronde pour le secteur collège.

Bruno Mer : Les dernières semaines ont vu une multiplication d’incidents, notamment à l’égard de personnels mais pas seulement, que ce soit avec arme ou sans arme, que ce soit du fait de l’extérieur ou du fait d’élèves de l’établissement lui-même. Ces événements ont donné lieu à une médiatisation outrancière qui elle-même a donné lieu à des discours et des déclarations politiques qui ont occupé le terrain largement et ceci même avant les élections européennes (on peut peut-être y voir un lien de cause à effet). Toujours est-il que les discours de l’institution et du gouvernement tendent à dresser un bilan apocalyptique de la violence et de l’école mais en la focalisant visiblement plus sur la violence extérieure qui prendrait d’assaut les établissements eux-mêmes. La première question qu’on peut peut-être se poser, c’est de savoir si, dans nos établissements respectifs, c’est la violence d’intrusion ou la violence interne aux établissements qui constitue l’essentiel de ce à quoi nous sommes confrontés.

Tel Piere

Pierre Bienvenu : Dans notre collège, la violence ne vient pas de l’extérieur même si, parfois, certaines interventions des parents peuvent être dans une certaine mesure considérées par les collègues comme violentes. Des interventions orales, écrites, ou même des menaces, c’est déjà arrivé, mais ça n’a jamais été le fait de groupes, de bandes, ou d’anciens élèves qui essaieraient d’entrer dans le collège.
La violence, à part le cas particulièrement grave du 15 mai, elle est plutôt à l’intérieur de l’établissement, elle est surtout le fait d’élèves un peu en souffrance, d’élèves qui sont échec, pour qui on n’arrive pas à trouver de solution et souvent même parmi les plus jeunes. Cette année, c’est surtout le fait des plus jeunes, les 6e n’arrivant pas à suivre les cours, et pour qui on n’a pas de solution. Ce sont des élèves qui étaient signalés, repérés en grande difficulté scolaire et qui sont quand même arrivés au collège et qui y expriment leur malaise à travers des incivilités, voire des insultes, ou des violences contre eux-mêmes.

Bruno

Bruno : Quelques informations chiffrées. Le logiciel SIVIS de recensement de la violence en milieu scolaire évalue les ports d’arme blanche à 1,2% etle port d’arme à feu à 0,1%. Concernant les intrusions, on est passé de 6,5% dans les dernières études de l’ancien logiciel SIGNA à 14,4 % dans la Note d’information SIVIS. Mais SIVIS minore les faits entre les élèves mais comptabilise tous les faits à l’égard des personnels, quels qu’ils soient. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, il ne s’agit donc pas véritablement d’une augmentation, et en tout cas bien moindre que ce que l‘on pourrait en conclure et le phénomène d’intrusion est marginal.

Marianne

Marianne Auxenfans : Je suis dans un collège du sud des Hauts-de-Seine, classé « Réseau ambition réussite » (RAR). C’est un petit collège de 390 élèves. Ce que je constate rejoint ce que tu dis, c’est-à-dire qu’on s’aperçoit de temps en temps que lorsqu’il y a une montée des tensions dans les quartiers, (par exemple plus d’interventions de police, de frictions avec des jeunes dans les cages d’escalier, etc.), il y a une certaine porosité et on sent, au bout de quelques semaines de ce genre de climat, que les élèves sont plus tendus, plus énervés. On a aussi quelques incidents ponctuels avec des parents d’élèves, qui existent. Mais ça ne constitue pas le gros de la difficulté et de la violence scolaire.
Le « bruit de fond », c’est effectivement la violence verbale dans les relations entre élèves et entre adultes et élèves. C’est beaucoup de violence verbale et éventuellement de bagarres, de conflits, de violence physique entre élèves, ce qui ressemble plus à du harcèlement, à des phénomènes d’ailleurs qu’on ne mesure pas pleinement mais qui à mon avis pèsent lourd dans l’ambiance de l’établissement. Et puis le gros problème que les personnels, je pense, ressentent comme violent, c’est effectivement ce que tu dis, Pierre : les élèves en difficulté qui peu à peu basculent dans la défiance à l’égard de l’institution, la défiance à l’égard des adultes et la non-coopération plus ou moins ostensible. J’ai discuté avec mes collègues ce midi et ils racontaient qu’on a une classe de 6e, ou, dans plusieurs disciplines, la moitié de la classe rend copie blanche aux interros. Effectivement, ce n’est pas une violence verbale ni directe, mais c’est très significatif de l’état de malaise.
Pour autant, vous pouvez être classé « ambition réussite » etc. et ne pas être un établissement qui est à feu et à sang. On fait des conseils de discipline, on met des sanctions, il y a un certain nombre d’élèves exclus d’heures de cours, etc. mais on n’est pas dans une situation de violence ouverte. Le problème, c’est le bruit de fond et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’on n’a pas de soutien institutionnel fort pour le traiter. Et pourtant nous nous sommes « très bien dotés » puisque nous sommes classés « ambition réussite », nous avons un H/E de luxe, nous avons un CPE et un principal adjoint, nous avons des surveillants en nombre, un assistant pédagogique, deux médiatrices du Conseil général, mais le problème n’est pas là. Le problème, c’est que pour gérer le bruit de fond, et surtout pour arriver à le traiter, à faire avancer le climat de coopération, le climat de confiance, il faudrait du temps pour réfléchir avec tous ces adultes qui sont juxtaposés, avec les deux infirmières, les assistantes sociales… Et ce temps-là, évidemment, on ne l’a pas.

François

François Jandaud : Je suis dans un établissement plutôt calme, avec beaucoup de mixité sociale, mais il n’empêche que nous aussi nous connaissons un peu de violence, pas forcément de la violence physique, les bagarres sont moins nombreuses que du temps où j’étais en banlieue parisienne, mais de la violence verbale, des dégradations. Il y a eu plusieurs cas d’agents ou de profs qui ont été victimes de jets de pierre pendant l’année. C’est plutôt le fait d’élèves qui sont soit complètement en déserrance, soit en situation d’échec et pour lesquels on a du mal à trouver des solutions. C’est aussi le fait, parce que nous avons aussi des élèves qui sont issus de milieux très favorisés, d’élèves qui ont une très mauvaise image des enseignants par leurs parents et qui vont saisir la moindre faille chez l’enseignant qu’ils ont en face d’eux pour aller dans l’insulte ou dans des situations très conflictuelles.

Jérôme

Jérôme Ferec : Je suis dans un collège qui n’est pas classé ZEP et qui pourtant répond à tous les critères pour faire partie de l’éducation prioritaire. On est juste REP mais quand on regarde les indicateurs sur Paris, on est quasiment en dessous de tous les établissements classés ZEP.
Il y a eu énormément de dégradation du climat dans le collège depuis quelques années. Ce n’est pas du tout le fait des intrusions et, effectivement, les actes violents, graves, ponctuels entre élèves et/ou entre élèves et adultes sont rares et toujours traités par le conseil de discipline. Pour ce genre de choses, il y a des réponses. Le gros souci qui peut exister, c’est le comportement agressif qui existe entre les élèves, c’est l’agressivité physique ou verbale quasi permanente dans les couloirs, ce sont les jeux violents. Il est rare de voir une classe se ranger sans qu’il y ait un élève qui ne donne pas une petite tape sur la tête d’un camarade, sans qu’il y ait deux, trois insultes qui fusent. C’est ça le quotidien de la violence si on veut utiliser ce mot-là, mais, même s’ils existent, les actes graves sont relativement rares.

Table ronde 2

Bruno : Mais pour autant, comme le note Éric Debarbieux, est-ce que vous constatez vous-même une augmentation sinon de la tension dans les établissements, comme je le constate dans le mien et au travers des témoignages qui me sont revenus, voire de la violence ou de l’agressivité envers l’institution elle-même, l’école, ne serait-ce qu’au travers de ses personnels ? Est-ce que la violence à l’égard des personnels est en augmentation nette, moins nette, quelle est la tendance ?

Pierre : Je suis dans mon collège depuis 4 ans. C’est un collège qui n’est pas classé en ZEP, mais qui pourrait l’être selon les critères d’origine socioprofessionnels des familles. Avant, j’étais en ZEP, en banlieue. Les collègues qui sont dans ce genre d’établissement, surtout ceux qui n’ont pas été depuis très longtemps dans ces collèges de banlieue, ont un petit peu oublié. Ils ont l’impression que la violence augmente ; moi je dirais qu’on est un peu dans la même situation depuis quelques années. Ce qui s’est passé le 15 mai avec cette collègue qui a été poignardée, c’était à ma connaissance, la première agression dans le collège, dans l’histoire du collège qui a ouvert en 1995, qui reçoit quand même chaque année 600 à 700 élèves. Un tel incident est donc rare, dans un collège devant lequel on peut se garer. Les élèves identifient parfaitement nos voitures et je crois qu’il y a eu une fois une collègue qui s’est fait rayer sa voiture, mais rien de significatif et rien de comparable avec ce qu’on peut voir dans d’autres secteurs. Il y a des insultes qui peuvent fuser, il y a le fait que plus on se rapproche de la fin de l’année, plus les élèves en échec ont du mal à supporter le collège, plus les collègues sont fatigués et plus cela devient difficile.
Mais on reste dans quelque chose qui, à mon avis, nécessiterait un traitement de l’échec scolaire et puis aussi un traitement des élèves. J’entends beaucoup parler là de conseil de discipline, et on voit une espèce de banalisation des conseils de discipline. Tous les collèges en font, mais au collège de Fenouillet, il n’y avait pas eu de conseil de discipline pendant 12 ans et puis… ; les parents réclamaient à corps et à cris des conseils de discipline, j’ai l’impression que c’était pour faire comme tout le monde. Il y a 3 ou 4 élèves, des 6e, dont on sait qu’ils ne finiront pas dans le collège, on le sait. Il faudrait leur proposer un établissement spécialisé, du type de ITEP. Les familles ne sont pas d’accord, on va devoir en passer par le conseil de discipline pour trouver une solution pour ces élèves : la « solution des exclus ». Quand on écrit à l’inspection académique et qu’on leur dit qu’on a des élèves qu’on ne pourra pas les emmener au bout, on n’a pas de réponse.
L’élève qui a poignardé la collègue le 15 n’était pas connu pour poser des problèmes. Cela montre que la réponse n’est pas simple. Et le plus grave dans cette histoire, c’est de s’en emparer pour l’amplifier, le généraliser, parler de violence à l’école.
Il y a aussi le ressenti des collègues. Il y a ceux qui sont expérimentés et qui pendant des années n’ont pas eu de problème avec les élèves ; quand ils surgissent, ils peuvent avoir tendance à généraliser. Il est donc difficile de quantifier objectivement.

François : Dans mon établissement, le constat est un peu différent, tout au moins cette année. Il y a eu un changement dans le fonctionnement de l’établissement, qui avait beaucoup de classes européennes, et donc des ghettos dans la répartition des classes. Cette année on a modifié toute l’organisation des classes pour privilégier la mixité, ce qui a eu pour effet de réduire le nombre d’incidents. Les collègues ont donc plutôt l’impression que la violence baisse dans l’établissement.
Au niveau académique, on fait à peu près le même constat que Pierre. Soit on se retrouve sans solution pour certains élèves, soit, lorsque l’on trouve des solutions, c’est la famille ou l’institution qui n’en veulent pas. C’est toujours très compliqué et globalement comme tu le disais, les phénomènes les plus graves ne sont pas forcément du fait des élèves les plus difficiles. Les incidents avec armes, sur l’académie de Lyon, il y en a déjà eu plusieurs, mais ça n’a jamais été non plus le fait d’élèves qui posaient des problèmes particuliers.

La suite bientôt !

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