La crise du travail enseignant

Travailler plus longtemps … pour exercer un métier de plus en plus difficile, ou comment se traduit « l’usure au travail » des enseignants

Toutes les enquêtes, qu’elles soient quantitatives ou qualitatives, convergent : le métier d’enseignant est bel et bien rendu plus difficile. Les causes en sont multiples et complexes mais peut tenter un rapide inventaire des constats et analyses dressés à la fois par les militants syndicaux sur le terrain et par des travaux de recherches.
L’intensification du métier : des conditions d’exercice qui aggravent le sentiment d’usure.

L’intensification du métier résulte d’une part de données quantitatives  : hausse des effectifs, augmentation du nombre de classe, tout cela a alourdi considérablement les conditions de travail.
Mais si le métier est plus difficile, c’est aussi que les élèves ne sont plus les mêmes ; les objectifs d’allongement global de la scolarité ayant emmené d’autres publics scolaires sur les bancs des classes du secondaires. Or cette tentative de démocratisation (aujourd’hui remise en question par ailleurs) ne s’est pas accompagnée des moyens nécessaires pour la mener à bien, faisant peser sur les seuls enseignants le défi à relever et la responsabilité de son échec éventuel. Cela se traduit, au quotidien par le sentiment de parvenir de plus en plus difficilement à intéresser les élèves, à les enrôler dans le projet d’apprentissage, ou bien alors au prix d’un déploiement d’énergie dont le coût personnel est très élevé (voir entretien de D. Cau Bareille dans ce dossier).

Un métier plus difficile car le statut ne protège plus comme autrefois : l’école, comme les autres institutions, n’est plus sacrée, mais soumise à la critique ( élèves, parents, media). Or il est épuisant de devoir se justifier en permanence en matière de discipline, d’apprentissages, de méthodes, etc. Cela nourrit un sentiment d’absence de reconnaissance professionnelle, ressentie avec d’autant plus d’acuité que l’institution ne permet pas de le surmonter.

Les effets du « new public management » et des réformes en cours sur le métier

Dans un contexte fortement marqué par les nouvelles politiques managériales, dont le modèle anglo-saxon a grandement déteint sur les décideurs français, on assiste à une re-prescription du travail, qui constitue par ailleurs une tendance lourde dans bien des secteurs d’activité. Cela se traduit par un retour au standard de prescription des taches qui accompagne la politique d’évaluation standardisée en plein essor (évaluation par compétences au collège par ex.). Tout cela s’accompagne d’une volonté politique de plus en plus assumée de diffuser les « bonnes pratiques », celles censées avoir fait leurs preuves et garantir, de facto, une meilleure performance ou « productivité ». Pour l’enseignant ayant déjà plusieurs décennies d’expérience professionnelle à son actif, le déni de son rôle de concepteur de son métier est signe d’une absence de reconnaissance flagrante de sa qualification.

Ainsi, les effets des dérives managériales risquent fort de renforcer les liens de sujétion et de subordination  : le rapport du député Le Mener (1) préconise une évaluation au mérite des enseignants qui ne pourrait se faire que par un supérieur hiérarchique « au plus près » du professionnel, c’est-à-dire par le chef d’établissement. Le conseil pédagogique, quant à lui, est appelé à devenir la cheville ouvrière des transformations radicales du métier en instituant une hiérarchie intermédiaire qui permettra un plus grand contrôle des activités pédagogiques.

Quant à la réforme des lycées, ces concepteurs entendent favoriser l’efficacité pédagogique par la compétition, le rapport de force entre collègues, pour obtenir des heures en groupes réduits d’élèves. En poussant les enseignants soit à augmenter encore leur charge de travail, soit à manœuvrer, contrairement à leur convictions et à leur conception du métier et aux valeurs qui y sont rattachées, il est fort à parier que le mal-être, l’usure et le sentiment d’insatisfaction vont aller croissant, rendant plus problématiques encore les fins de carrière des enseignants.

Alice Cardoso

(1) Rapport pour avis de la Commission des affaires culturelles et de l’Education de l’Assemblée Nationale sur le projet de loi de finances pour 2010, rendu public le 30 octobre 2009

Autres articles de la rubrique La crise du travail enseignant