Textes de réflexion

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le curriculum...

Entretien avec JL Charbonnier, janvier 2008.

Snes : Pourquoi et comment est apparu ce concept de curriculum en information-documentation ?

JLC : Au cours des années 80 et surtout 90, l’affirmation d’une fonction d’enseignement s’est renforcée parmi la profession, partant du fait que les pratiques des élèves n’étaient pas du tout à la hauteur des besoins immédiats pour exploiter au mieux les ressources documentaires (qui à l’époque, étaient principalement imprimées) et a fortiori, à la hauteur des enjeux à venir. L’idée d’un enseignement sans « contenu », c’est-à-dire sans objet à enseigner, étant difficilement soutenable, la tentation s’est fait jour, dans l’idéologie pédagogique de l’époque, qui était déjà fortement marquée par la notion de « savoir-faire » comme mode de définition des objectifs d’apprentissage, d’utiliser cette terminologie issue des courants béhavioristes américains pour tenter une première mise en forme de la représentation des contenus à apprendre. Pour la plupart des collègues, cette manière de faire leur apportait la satisfaction d’identifier des objets (savoir-faire, compétences) en faisant « l’économie » d’une définition en termes de « savoirs » frappés d’infamie parce qu’ils étaient associés à l’idée d’un enseignement qualifié d’autoritaire car magistral. Cette « doxa » acritique dure encore et certains revendiquent la liberté que confèrerait l’absence de savoirs à faire apprendre, l’absence d’instructions officielles, comme si la liberté pédagogique résidait dans le privilège de définir soi-même ce que l’on souhaite faire acquérir et non dans la conception et la mise en œuvre des dispositifs permettant aux élèves d’apprendre. C’est à partir de là que dans les années 90, j’ai été amené à introduire la notion de curriculum info-documentaire. En effet, les « instructions officielles », qui faisaient défaut comme référent dans la « pédagogie documentaire », étaient, dans les autres disciplines la traduction officielle d’une réflexion et d’une formalisation beaucoup plus ample portant sur l’ensemble des apprentissages visés dans une discipline, de leur hiérarchisation, de leur organisation selon les niveaux et les filières et d’une mise en relation avec les besoins sociaux (certains contenus disparaissant, d’autres les remplaçant). C’est de tout cela que rend compte le concept de « curriculum ». il nous vient des sciences de l’éducation anglo-saxonnes (tout ce qui vient de cet univers n’est pas à écarter !) et permet de penser les « instructions officielles » autrement que comme des ukases ou des caprices des autorités qui les produisent. Nous sommes sans doute la seule discipline en France qui utilise ce terme comme objet revendiqué, car les autres, qui sont installées, n’en ont donc pas besoin, les « IO » leur suffisent, avec tout ce qui est censé les préparer.

Snes : Pourrais-tu définir en deux ou trois courtes phrases ce qu’est le curriculum en information-documentation ?

JLC : Je vais être modeste et m’abriter derrière une définition donnée par un spécialiste reconnu de la sociologie du curriculum : « programme d’étude ou de formation organisé dans le cadre d’une institution d’enseignement ou, plus précisément, ensemble cohérent de contenus et de situations d’apprentissage mis en œuvre dans une progression déterminée » (Jean-Claude Forquin in : Dictionnaire encyclopédique de l’éducation et de la formation. Nathan, 1998).Appliquée à l’information documentation, cette définition peut prendre tout son sens : elle rend compte des pratiques d’information et de documentation que doivent acquérir les élèves, des contenus de savoirs, et des situations d’apprentissage dans lesquelles ces contenus et ces pratiques peuvent s’acquérir. Elle fonde toute la réflexion qui doit s’engager pour que les objets d’apprentissage soient réfléchis dans un acte qui engage toute la communauté des praticiens, en les organisant, de telle sorte que les objets d’apprentissage soient effectivement mis en œuvre dans les pratiques pédagogiques.

Snes : "Curriculum" et "programme scolaire" sont-ils synonymes ?

JLC : Bien entendu, un curriculum a vocation à se traduire en programme scolaire, mais il n’en est pas synonyme. Le programme est établi par l’autorité chargée de l’édicter (en France c’est le Ministère de l’éducation nationale) tandis que le curriculum désigne, pour les chercheurs en sciences de l’éducation et en didactique, à la fois, le résultat (les prescriptions) et le processus qui l’a produit. Mais, comme le programme scolaire, il laisse à l’enseignant toute la conception des dispositifs concrets, tenant compte des contextes d’enseignement, des acquis des élèves, de leur relation aux activités proposées, de leurs représentations « spontanées » des objets d’apprentissage (qui peuvent faire obstacle, même, comme on le voit, par exemple, avec les usages « installés » des moteurs de recherche), des ressources disponibles, etc.

Snes : D’après toi, comment la profession reçoit-elle cette nouvelle notion ?

JLC : J’ai été, à plusieurs reprises, invité à venir présenter la démarche « curriculaire » à des collègues que la nouveauté intriguait, j’ai remarqué qu’à condition d’avoir pris la peine d’expliquer de quoi il s’agissait en s’efforçant de répondre aux interrogations des collègues, on pouvait les convaincre. Reste que les conditions dans lesquelles l’entreprise didactique peut se déployer dans les collèges et les lycées, surtout au moment où l’accent est mis sur l’ouverture des CDI, et sur la « politique documentaire » au sens le plus plat du terme, au moment, aussi, où les recrutements diminuent considérablement et décrédibilisent la fonction pédagogique, les collègues voient avec difficulté comment ils pourraient lui donner vie concrètement, d’où des résistances, certes légitimes, mais qu’il vaudrait mieux convertir en ardeur pour lutter et en intelligence de la situation pour maintenir un minimum de formation exigeante en matière de contenus de formation, même si on ne touche pas toutes les classes tout le temps. Après tout, tient-on rigueur aux professeurs d’éducation artistiques de n’être pas assez nombreux dans les collèges pour assurer à toutes les classes les horaires officiels qui devraient être appliqués ?

Snes : Penses-tu que la revendication de l’instauration d’un curriculum en information-documentation va être prise en compte par l’institution ?

JLC : Je ne suis pas pythonisse, mais il va devenir de plus en plus difficile au Ministre de faire mine de ne pas entendre. Je sais bien que beaucoup de monde au ministère (je parle aussi des hauts fonctionnaires) n’entend rien à ces questions et qu’on ne fait pas le minimum d’efforts pour s’informer, je sais bien, aussi, que l’inspection, particulièrement l’inspection générale, est non seulement incapable, intellectuellement, de porter cette demande, mais qu’elle lui est fermement opposée. Pour autant, il ne faut pas minimiser le fait que la recherche menée par l’Équipe de Recherche Technologique éducation (ERTé) « Culture informationnelle et curriculum documentaire » poursuit ses travaux avec succès (un colloque international s’y prépare pour la mi-octobre), que la France risque de rester le dernier pays à ne pas incorporer cette matière dans la formation des élèves, alors qu’elle dispose de ces belles inventions que sont les CDI et le CAPES de documentation. Enfin, il y a l’intervention des personnels ! Sans cette intervention, il n’y aurait ni CAPES de documentation, ni circulaire de mission car c’est contre les responsables ministériels, et parfois aussi contre quelques organisations syndicales, que le SNES, avec la FADBEN, ont imposé ces revendications. Si nous n’avions pas su mobiliser la profession avec nous, nous n’aurions jamais rien obtenu ! Pourquoi en serions-nous incapables aujourd’hui ?

P.-S.

Propos recueillis par V.Margaria, pour le Groupe Documentation, Secteur Contenus

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