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à Montreuil, jusqu’au 17 octobre

Sur le vif[2] - le gai savoir entretien avec Gilberte Tsaï

L’US : Comment est né « Sur le vif » ?
Gilberte Tsaï : La question qui a toujours guidé mes travaux est : comment le théâtre se nourrit de la vie et, à partir de là, y prend sa place. Au long des différentes étapes de mon travail, j’ai toujours essayé de mener mes projets en les traitant dans le vif, au plus près du contexte, des personnes, des lieux.
L’idée était de s’emparer d’une thématique d’actualité qui fasse débat et susceptible d’intéresser un public nouveau, d’amener vers nous, ceux qui, pour de multiples raisons ne fréquentent pas les institutions culturelles.
La première année, nous avions choisi pour thème la relation homme-animal. L’équipe artistique est partie à la rencontre des habitants de Montreuil. Les comédiens sont intervenus dans différents lieux (hôpitaux, grandes surfaces, associations, établissements scolaires, conservatoire de musique...) et ce travail d’animation, de recherche, d’échanges, a débouché sur une création « Fable mélancolique sur le déclin des espèces sauvages  » qui a été présentée en mars 2003.
L’US : Et pour la deuxième année vous avez choisi l’école comme thème de travail.
G.T. : La relation maître-élève nous intéressait et les questions récurrentes : qu’est-ce qu’apprendre, comment on le fait, à quoi ça sert. La difficulté d’enseigner à une population d’élèves réactifs, non acquis au respect des règles...
Le travail s’est organisé en deux temps : Les comédiens du CDNM (les mêmes que l’année précédente) sont retournés sur les bancs de l’école, ainsi qu’un peu plus tard dans l’année, seize élèves de troisième année du Conservatoire national d’art dramatique.
Les comédiens se sont présentés en observateurs dans des classes de différents établissements de la ville et du département, collèges, lycées professionnels, classes élémentaires.
Pendant une semaine, chacun a assisté à tous les cours d’une classe, tenu un journal de bord et mené une réunion chaque soir. D’observations en échanges, de leur regard neuf sur une école dont ils n’avaient que de vagues souvenirs sont nés six petites formes théâtrales qu’ils sont allés donner à l’improviste dans les classes de nombreux établissements du département de Seine saint Denis.
Le « spectacle » du fonctionnement d’une classe avec des ambiances et comportements différents selon le cours, la discipline enseignée, le professeur, le moment de la journée ont permis de faire des constatations très simples. On a pu ainsi travailler sur la portée de la voix et les degrés de perception selon que l’élève est placé près du professeur ou au fond de la classe. C’était la technique du comédien appliquée au professeur. Grâce à ces échanges, la semaine s’est avérée très riche pour tous.
L’US : Puis ce fut au tour des élèves comédiens du Conservatoire.
G.T. : Les élèves comédiens du Conservatoire sont venus travailler sur place. Il a fallu surmonter quelques difficultés, trouver des réponses à leurs questionnements : comment intervenir dans une classe, de quelles façons, sur quelles bases de travail.
C’est à partir de ces interrogations que l’idée est née de travailler à partir des cours de Marie Curie à destination des enfants. La direction de travail était trouvée et les apprentis comédiens à partir de ces textes et de leurs observations ont inventé à leur tour, de « petites formes » qu’ils ont jouées devant les élèves.
L’US : Vous disposiez de deux « matériaux », les petites formes inventées par les comédiens et celles nées du travail des élèves du Conservatoire.
G.T. : Les élèves comédiens se sont piqués au jeu et du coup, ont élargi leurs recherches en allant par exemple du côté des associations, de l’aide aux devoirs, des cours d’alphabétisation. Le champ de recherches s’est agrandi et à partir de ces différentes expériences, il s’agissait de trouver une direction qui débouche sur une construction théâtrale.
Les comédiens de Montreuil sont revenus sur les observations mentionnées au cours de leurs séjours dans les classes et chacun a privilégié un sujet.
Daniel Kenigsberg a choisi de travailler sur la mémoire et les techniques de mémorisation. C’est ainsi que les élèves ont vu Cicéron débarquer dans leur classe et faire un cours illustré sur l’art de la mémoire et comment retenir trente mots en cinq minutes.
Anne Rotger s’est souvenue de sa propre scolarité a mis en scène une adolescente révoltée.
Jean-François Lapalus a fait son entrée en Prométhée et a parlé aux élèves de la liberté.
Anne Fischer qui avait été sensible au fait que le silence était le plus souvent absent dans la salle de classe est revenue avec un texte de Francis Ponge sur le silence.
L’US : Comment se sont passées alors les interventions des comédiens en classe. ?
G.T. : A l’impromptu ! Les comédiens arrivaient à l’improviste et du fait que les enfants n’étaient absolument pas prévenus, passé le moment de surprise, il s’est créé dans la classe un espace d’intensité théâtrale. Le choc de l’intervention au milieu d’un cours a éveillé l’intérêt, la curiosité et la perception du message s’est faite favorablement avec cette incursion théâtrale.
Une complicité s’est aussitôt établie entre la classe, l’intervenant et le professeur. Elle a mis en place les éléments pour une discussion constructive.
A la suite des « impromptus », on a connu des débats mémorables entre les professeurs et les élèves mais aussi entre les professeurs et les comédiens, les comédiens et les élèves.
L’expérience qui avait commencé avec une classe et un seul professeur volontaire s’est souvent étendue à l’établissement. On a vu naître spontanément un « cabaret mathématique »...
Petit à petit les enfants se mettaient à comprendre la logique d’une création, comment se fabrique le théâtre. Ils découvraient que sur scène un comédien n’est pas un comédien à la télévision.
L’US : Et avec tout ça, vous avez fait...
G.T. : J’ai rassemblé le tout, construit un spectacle qui se passe dans un lieu indéfini. Une classe sans doute mais il me paraissait important que ne soient jamais prononcés les mots : classe, élève. Il fallait simplement que soit rendue une certaine atmosphère. On y ressentait l’étrange violence des corps, une tension particulière à l’adolescence, à l’égard de soi-même et des autres, du monde, le décalage propre à cet âge hybride.
L’US : Un spectacle en constante évolution.
G.T. : Il s’agissait avec ce spectacle de considérer la question de la pédagogie comme un matériau théâtral et pour creuser ce matériau, le spectacle devait se présenter comme un voyage dans le temps mêlant souvenirs, témoignages et écrits littéraires et théâtraux : Pour ces derniers le choix a été très étendu, allant de Molière à Kafka en passant par Duras, Ionesco, Becket, Brecht, Koltès, Novarina ou N.Sarraute.
Ainsi, on passait de la farce à la tragédie et le travail permettait une fois encore de mieux étendre la question.
L’US : Et le spectacle final, le résultat de tout ce travail ...
G.T. : La création de « Sur le vif (2) Le gai savoir » est programmé au Centre Dramatique jusqu’au 17 octobre 2004.
L’US : Vous avez un nouveau projet « Sur le vif » pour la prochaine saison.
G.T. : Bien sûr. Le travail se fera cette fois à partir de dessins de Polichinelle de Gian Domenico Tiepolo. Deux auteurs Jean-Christophe Bailly et Serge Valletti écrivent ensemble à partir de ces dessins. On sait que les polichinelles qui habitaient les théâtres s’en sont vus délogés.
Jetés hors de leur cadre, devenus des exilés, des sans logis, ils sillonneront la ville allant de l’hôpital au monoprix en passant par les associations et l’école, bien sûr. Cette fois le travail se fera avec les comédiens du Centre dramatique, et les élèves comédiens de l’École de Cannes.

Entretien recueilli par Francis Dubois pour l’US, auprès de Gilberte TSAI, directrice du Centre Dramatique National de Montreuil, qui a conçu et mis en scène le spectacle.
Renseignements-réservations (Réduc’snes) : 01 48 70 48 90 - CDN 28 place Jean Jaurès, 93100 Montreuil (M° Mairie de Montreuil)

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