Epistémologie

Semmelweis

Semmelweis

Par Guy Rumelhard

Ce qui rend la discussion sur l’intérêt pédagogique de l’investigation d’une question par les élèves eux-mêmes très controversée tient au fait que l’épistémologie implicite qui guide le travail de l’enseignant et des élèves n’est pas unique. Le problème scientifique peut être une question ponctuelle, ou bien s’inscrire dans une problématique plus large ; des obstacles peuvent avoir été désignés, perçus et surmontés ou au contraire niés ; le travail relance la dynamique de la recherche et ouvre un champ et un programme d’étude ou bien reste limité à la question ponctuelle. Un exemple historique nous le montrera. L’histoire des sciences implique elle-même une épistémologie souvent implicite. Ce n’est pas un récit unique.

L’histoire de Semmelweis peut être écrite de trois manières différentes en fonction des thèses épistémologiques auxquelles on adhère. Semmelweis médecin hongrois travaillant à partir de 1844 à Vienne dans le service du Dr Klein tente de répondre à une question dramatique : pourquoi y a-t-il beaucoup plus de décès par fièvre puerpérale lors des accouchements dans ce service que dans le service voisin du même hôpital. Cette histoire est initialement écrite par Louis Ferdinand Céline(1) qui y trouve les éléments qui formeront par la suite l’âme de sa littérature : la femme, le sang, l’accouchement, la mort, la putréfaction, le juif. Julia Kristeva a analysé ce pathos, ce « pouvoir de l’horreur »(2). A l’inverse Carl Hempel(3) écrit un récit logique et méthodique dans lequel le médecin étudie systématiquement une série d’hypothèses matérielles et immatérielles qu’il met à l’épreuve de tests expérimentaux statistiques. La dernière hypothèse tient au fait que les médecins du service entraient dans la salle d’accouchement après avoir fait des dissections et en s’étant lavé superficiellement les mains. Ces mains gardaient une odeur cadavérique caractéristique. Il demanda de se laver avec le chlorure de chaux pour faire disparaître l’odeur et éviter la transmission de l’infection. La mortalité chuta fortement. La matière putride, la matière cadavérique transmet l’infection. L’histoire s’arrête là.
Troisième commentaire. Ne faisons pas d’anachronisme, le mot « infection » dérive du mot « infect » et ne signifie pas à l’époque développement microbien, ce qu’il signifie actuellement pour nous, malgré la création du verbe « infester » qui n’a pas réussit à supplanter le verbe « infecter ». Nous sommes entre 1844 et 1848. Les travaux de Pasteur et le mot microbe (1878) sont bien postérieurs. Il faut encore le préciser. Semmelweis doit surmonter pour lui et pour son entourage un obstacle majeur. Le médecin est au service de la vie, et on est conduit à dire qu’il transmet la mort. Peut-on imaginer obstacle plus résistant ? L’opposition est très forte et le conduit à une fin dramatique(4). Son hypothèse efficace (faire disparaître l’odeur) est très indirecte. Dans le contexte de l’époque il examine aussi des hypothèses que nous rejetterions actuellement a priori tel le trajet du prêtre apportant les sacrements de l’extrême onction aux mourantes. Ce travail est une réponse opératoire à une question précise, mais il n’ouvre pas un champ et un programme de recherche. Il n’a pas démontré que cette fièvre n’est due qu’à la matière putride, ni analysé en quoi elle agit, ce qu’elle contient. Semmelweis n’est pas le précurseur de la découverte du concept de microbe. Il n’a pas fait quelques pas sur un chemin qu’il ne connaît pas et dont personne ne sait où il mène.
1- CELINE Louis Ferdinand (1937) Mea culpa, et La vie et l’œuvre de Semmelweis. Paris : Denoël
2- KRISTEVA Julia (1980) Les pouvoirs de l’horreur. Paris : Coll. Point Seuil
3- HEMPEL Carl (1972) Eléments d’épistémologie. Paris : Colin (trad) p. 5-9
4- SINCLAIR W. J. (1969) Semmelweis. His life and his doctrine. England : Manchester Univ. Press

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