Actualité théâtrale

Jusqu’au 14 avril au Théâtre National de La Colline

« Se trouver » Partenaire Réduc’snes

« Se trouver »
Texte de Pirandello, mise en scène Stanislas Nordey

Qu’est-ce qu’une actrice ? Dans cette pièce rarement présentée, Pirandello s’interroge sur cet être central dans son théâtre. Il rêvait d’une fusion entre l’actrice et son auteur et il a projeté ce rêve sur sa muse, l’actrice Marta Abba. Dans Se trouver, l’héroïne est une grande actrice, Donata Genzi, qui se donne (Donata en italien) à son public et se consacre entièrement à son art. Mais qui est-elle, que donne-t-elle à ce public pour emporter la salle, comment s’arrange-t-elle avec la vie hors du théâtre ?

Dans la première partie de la pièce, dans une grande villa, un groupe d’amis attend l’actrice Donata Genzi, venue se réfugier chez une amie. Elle est noyée dans la vie de ceux qu’elle incarne, au point de ne plus se retrouver et de se sentir vide et seule. Les invités véhiculent les clichés habituels sur les actrices et les petites médisances sur Donata. Elle arrive et évoque le plaisir de pouvoir, au théâtre, vivre de multiples vies. La muse de Pirandello, Marta Abba, disait vouloir « vivre au théâtre tout ce que la vie m’interdit, toutes les passions que la réalité ne me concède pas, toutes les grandeurs héroïques, les fautes fatales, les illusions amères, les joies sublimes… les espoirs et les certitudes qui me sont niés, à moi, femme, et peut-être pour toujours. » Mais Donata dit aussi son désespoir de ne pas arriver à vivre en tant que femme.

Dans le second acte, elle se laisse aller à aimer et dit que c’est dans le regard et l’amour de son amant, Ely, qu’elle peut savoir ce qu’elle est. Mais elle reste lucide, elle sait qu’il lui est difficile de se regarder en tant que femme. Elle dit : « Je connais mon visage, je l’ai trop façonné ». Elle ne peut pas se contenter de vivre, elle veut comprendre ce qu’elle est, ce qu’elle sent.

Dans le dernier acte, elle est revenue à la scène. Son amant ne peut accepter qu’elle donne au public ce quelle lui a donné, son sourire, ses gestes tendres. Donata, elle, choisit le théâtre. C’est là qu’elle se trouve, fût-ce au prix de la solitude et elle dit : « On ne se trouve à la fin que seul ». 

Dans cette pièce, Pirandello met à mal les clichés liés à l’actrice. Il en fait quelqu’un d’exigeant dans sa volonté d’être toujours au sommet de son art. En choisissant de s’intéresser à l’actrice, il s’exprime aussi sur la relation entre les hommes et les femmes. Il y a chez Ely, qui pourtant est aussi un artiste, un peintre présenté dans le premier acte comme solitaire et rebelle, un homme moulé par la société de son temps. Il dit après avoir vu jouer Donata : « J’aurais l’impression de la reprendre après qu’elle ait été à tout le monde ».

Les décors sont très beaux. Si la première partie se déroule dans une pièce monumentale digne de l’architecture mussolinienne, avec un décor art déco, la suite se déroule dans des décors plus sombres. La musique qui marque le passage d’un acte à l’autre nous plonge dans l’atmosphère du cinéma de la même époque. La mise en scène de Stanislas Nordey est d’une intelligence et d’une précision remarquables. Vincent Dissez campe avec fougue le peintre Ely. Il a les élans de l’amoureux passionné, mais trop simple, trop possessif face à Donata. Frédéric Leidgens incarne avec finesse le Comte Mola.

Mais le coup de génie de Stanislas Nordey, c’est le choix de l’actrice, le cœur de la pièce. Et c’est Emmanuelle Béart qui apparaît en muse du metteur en scène, comme Marta Abba l’était pour Pirandello. Elle est la déesse qui descend le grand escalier de la villa dans une somptueuse robe verte (au théâtre le vert est censé porter malheur !) et tous sont aimantés par son apparition. Elle est magnifique mais sait aussi exprimer les tourments de cette actrice qui voudrait aimer mais ne peut se trouver que dans son art. Elle arrive à faire passer les mille nuances de ce texte qui s’interroge à l’infini sur le rapport de la scène à la vie, sur ce que le public vole à la femme au point que l’actrice se retrouve seule et vide à la fin de la pièce. Mais elle a aussi la sensualité de la Donata qui veut aimer mais reste trop lucide pour s’abandonner et oublier le théâtre. Emmanuelle Béart est Donata dans toute sa complexité et elle est extraordinaire.

Micheline Rousselet

Du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30

Théâtre National de La Colline

15 rue Malte-Brun, 75020 Paris

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 44 62 52 52

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « We love arabs »
    Hillel Kogan est un artiste engagé. Il est à la fois danseur, chorégraphe, interprète, acteur, concepteur et dramaturge mais cette accumulation de titres qui lui ont valu de nombreuses récompenses... Lire la suite (Septembre 2017)
  • « La nostalgie des blattes »
    Sur un plateau nu, une estrade, et sur cette estrade, assises sur deux simples chaises, deux femmes plus très jeunes. La plus ancienne dans son poste voit arriver la remplaçante avec une belle dose... Lire la suite (Septembre 2017)
  • « Trahisons » de Harold Pinter
    Jerry et Emma se retrouvent devant un verre deux ans après leur rupture. Leur embarras n’a d’égal que l’émotion de se revoir. Pendant des années, alors qu’une amitié sincère et de très longue date liait... Lire la suite (Septembre 2017)
  • « Les deux frères et les lions »
    Une ambiance très british avec chansons traditionnelles, thé et scones, nous accueille pour ce conte inspiré d’une histoire vraie, dont les héros sont encore vivants. Deux jumeaux habillés de la même... Lire la suite (Septembre 2017)
  • « Novecento »
    Novecento est un conte qui nous entraîne sur un paquebot transatlantique, à la rencontre de Novecento, né et abandonné sur le piano de la salle de bal du bateau, devenu un musicien de génie et qui... Lire la suite (Septembre 2017)