La crise du travail enseignant

Réforme du lycée : La logique des intérêts contre les valeurs du métier

L’affaire de la répartition des 10h30 de travail en groupes réduits en classe de seconde est exemplaire d’une réforme faite au nom du bon sens et de l’évidence, tout en prétendant se réclamer des grands invariants (la lutte contre les inégalités, la transmission des savoirs…)
Or cette réforme transforme radicalement les rapports entre les enseignants et leur travail au quotidien.

Pour l’institution, il s’agit de gérer la pénurie et d’organiser les suppressions de postes pour aujourd’hui et pour demain.
Mais il n’agit pas que de cela.

On invite surtout chaque enseignant à intérioriser et à légitimer cette pénurie en s’investissant subjectivement dans sa gestion.
Chacun devient porteur d’intérêts particuliers, les siens en tant qu’individu, ceux de sa discipline, voire de son établissement dans une logique de concurrence entre enseignants, disciplines et établissements qui devient la règle commune.

La logique des intérêts est porteuse d’une violence symbolique dévastatrice et elle enclenche un processus destructeur des valeurs, des identités, du métier lui-même.

Certes cette concurrence existait déjà, mais elle n’était pas au cœur du système, son développement était barré par l’existence de valeurs communes et de collectifs de travail, et aussi parce que chacun pouvait faire son métier sans entrer dedans.

Pour construire la légitimité de ses décisions, le chef d’établissement sera incité à s’appuyer sur cette logique des intérêts et à y adosser un système de pouvoirs.

L’expérience d’entreprises publiques montre que de nombreux collègues de travail peuvent adhérer au moins temporairement à cette logique, par conviction (en adhérant aux intentions affichées par la réforme comme la possibilité de rompre avec l’immobilisme en montant des projets, de faire du tutorat, du soutien, d’essayer d’innover), ou par intérêt ou le plus souvent parce qu’ils ne voient pas d’autre issue pour moins subir la dégradation des conditions de travail, et parfois pour tenir.

Peu importe le contenu des réformes pourvu qu’on s’en sorte le moins mal possible, en tant qu’individu, ou comme discipline. A ce compte là, la question de l’intérêt général devient incongrue.

On est prêt à faire des choses que les valeurs communes ou que sa propre conviction réprouvent. On sacrifie le sens du métier au sens de l’intérêt.

On va valoriser l’affichage au détriment du réel, le court terme contre le long terme, on va résister aussi en s’arrangeant avec la prescription.

La logique des intérêts est incompatible avec la démocratie car elle présuppose l’absence de débats autour de l’intérêt collectif.

La légitimité d’une décision vient alors du rapport de forces ou de l’habileté d’une manœuvre (appelée « projet ») et de son inscription dans un système hiérarchique de pouvoirs .

La plupart des collègues vont résister surtout dans ce milieu où les valeurs sont fortes. Mais beaucoup seront contraints de faire des choses contraires à leurs convictions, à leur conception du métier. Il y aura beaucoup de mal-être, de dépressions, d’insatisfactions, de rancoeurs.

Cela justifie que soit lancé un appel à la profession, pas pour culpabiliser, mais pour provoquer le débat, ouvrir des espaces à tous ceux qui résistent, pour savoir qui définit le bien public et comment, et pour exiger qu’on en débatte démocratiquement.

Daniel Rallet, 10 février 2010

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