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Rapport Thélot : dix questions, dix réponses

SNES (FSU) CO-PSY Notre analyse du rapport Thélot : 10 questions, 10 réponses.

Le rapport de la commission Thélot va servir de base aux consultations ministérielles, dans les prochaines semaines et à la préparation de la nouvelle loi d’orientation sur l’Education qui sera soumise au parlement au printemps 2005. Il se présente comme une réponse aux principaux dysfonctionnements de l’Ecole et à l’amélioration de la réussite de tous les élèves.
Qu’en est il ?

1) Redonner de grands objectifs de l’Ecole ?

L’évolution du contexte économique, l’harmonisation des politiques européennes d’éducation exigeraient, nous dit on, de repenser les missions et l’organisation du système éducatif.
Si la commission déclare être attachée à l’objectif d’élévation du niveau de formation et de qualification de toute la jeunesse elle entend y parvenir grâce à « la formation tout au long de la vie » adoptant ainsi le principe d’une formation différée incluse dans les recommandations de Lisbonne. Ainsi espère ton légitimer l’absence d’objectifs quantitatifs précis et l’accent mis sur l’acquisition d’un socle commun de connaissances et de compétences (y compris comportementales) censées permettre ultérieurement une poursuite d’études.
Alors que le rapport du HCEE souligne l’urgente nécessité de porter le niveau de qualification d’un plus grand nombre de jeunes à Bac + 2 et Bac + 3 pour faire face aux besoins économiques et sociaux dans les 10 ans à venir, la commission Thélot propose de rendre la scolarité obligatoire ...à 5ans ! (Ce qui est déjà effectif pour plus de 98% des enfants). Certes les objectifs seront ainsi plus facilement atteints que s’il s’était agi de la prolonger jusqu’à 18 ans !
Mais comment la société répondra t elle aux défis de demain ? Pour le moins les propositions de la commission manquent singulièrement d’ambition.

2) Faire réussir tous les élèves ?

Dans la dernière période les objectifs du système éducatif ont été largement critiqués ; les difficultés en lecture à l’entrée au collège, la mauvaise maîtrise des langues étrangères..., les performances des élèves français sont passées au crible des critères européens selon un rapport qualité/prix.
N’hésitant pas à reprendre les termes mêmes de la revendication de la FSU « Pour une Ecole de la réussite de tous » la commission affiche un objectif très consensuel.
Mais il ne faudrait pas s’y méprendre, « la notion de réussite pour tous ne doit pas prêter à malentendu. Elle ne veut certainement pas dire que l’Ecole doit se proposer de faire que tous les élèves atteignent les qualifications scolaires les plus élevées. » Il s’agit uniquement qu’ils maîtrisent à la fin du collège le socle commun des enseignements indispensables (français, maths, anglais de communication, éducation au « vivre ensemble »)
En cas de non maîtrise, l’Ecole ne se considèrera plus engagée puisque l’élève n’aura pas rempli son contrat. Il ne sera donc pas autorisé à poursuivre ses études et bénéficiera simplement d’un accompagnement vers l’insertion !
Il s’agit là d’une rupture fondamentale par rapport à notre conception de l’Ecole qui nous ferait passer d’une obligation sociale et collective de transmission des savoirs aux jeunes générations à une logique individuelle et contractuelle en termes de rentabilisation à moindres coûts, du « capital humain ».

3) Personnalisation des apprentissages ou personnalisation des parcours ?

L’école, le collège, le lycée sont stigmatisés comme ne prenant pas suffisamment en compte les enfants et les adolescents dans leur diversité.
Au-delà de l’individualisation, le rapport propose une personnalisation des apprentissages. C’est effectivement ce que nombre d’enseignants rêvent de faire et ce que mettent en avant les psychologues.
Mais un examen plus approfondi montre que la personnalisation dont il est question concerne surtout l’organisation de l’enseignement pour s’adapter aux besoins spécifiques de chaque enfant plutôt que d’une personnalisation pédagogique. Selon que l’enfant sera lent ou rapide il pourra passer l’essentiel de son temps sur les seuls contenus du socle des indispensables, si besoin avec une prolongation d’un an dans le cycle ou bien aborder des enseignements complémentaires selon ses choix.
Plus de temps pour s’approprier des contenus restreints voilà une personnalisation qui risque d’avantage d’enfermer dans la différence que de stimuler le développement !
On peut d’ailleurs s’interroger sur cette volonté affichée alors que dans le même temps tous les personnels ayant une approche spécifique et pouvant apporter un regard sur les sources de difficultés et blocages scolaires sont mis à l’écart (Assistants sociaux, médecins) soit réduits à un rôle technique (co-psy).

4) Un collège plus efficace ?

Maillon faible du système, faux collège unique, les discussions lors du débat sur l’Ecole ont focalisé sur ce niveau d’enseignement la plupart des critiques. Comment l’améliorer ?
La commission répond en rapprochant le collège de l’Ecole élémentaire. La 6ème serait ainsi rattachée au cycle des approfondissements (CE2, CM1, CM2, 6ème) tandis que dès la 5ème les élèves pourraient diversifier leur parcours.
Pour les élèves en difficulté le socle des indispensables serait jugé suffisant et occuperait tout leur temps tandis que les élèves « rapides » pourraient aborder les Arts, les humanités, les Sciences, l’EPS voire d’autres champs.
« Dans le cycle de diversification, les enseignements complémentaires autres que le renforcement du socle sont nécessaires en vue d’atteindre deux objectifs : permettre au jeune de préparer son orientation ; renforcer la motivation pour les études en permettant à chaque élève de réussir dans son domaine de prédilection »
On peut trouver quelque peu paradoxal voire cynique, de vouloir donner plus d’ouverture culturelle à ceux qui en sont déjà familiers et d’admettre implicitement que les élèves qui n‘auront comme horizon que le socle des indispensables auront moins de sources de motivation et moins de possibilités pour préparer leur orientation ! Ce n’est pas la conception du collège que nous défendons.

5) Améliorer l’orientation ?

Les critiques sur le fonctionnement de l’orientation sont nombreuses. « L’orientation par défaut », écrivent les rapporteurs, vers des filières de formation hiérarchisées où la voie professionnelle est fortement dévalorisée reste la règle. Ils recommandent donc d’asseoir le processus d’orientation et d’affectation des élèves sur 3 engagements :
· Aider les élèves à former un projet éclairé
· Respecter le choix éclairé des élèves et de ses parents
· Faciliter es changements de parcours.
Quoi de plus légitime !
Sauf qu’une lecture plus attentive nous apprend qu’ « on ne saurait s’engager à respecter au mieux un souhait insuffisamment réfléchi et raisonné voire fantaisiste ? Devinez quels élèves formeront des projets fantaisistes !
Pour aider à construire des projets « éclairés » le rapport préconise la mise en place de l’éducation à l’orientation assurée par les enseignants avec l’aide des professionnels des entreprises qui apporteraient la connaissance des métiers et des débouchés. La recherche d’information, l’autonomie, l’auto-évaluation suffiraient pour permettre à chacun d’exprimer un projet. Les processus psychologiques mobilisés dans cette opération sont tout simplement ignorés. Que chaque élève quelle que soit sa situation scolaire, personnelle, familiale ait la même envie de se projeter dans l’avenir, de faire l’inventaire de ses goûts, de ses expériences et de ses centres d’intérêts apparaît ici comme une évidence. Dommage que la réalité du terrain soit autre et que les co-psy vérifient tous les jours dans les entretiens les liens entre la construction de la personnalité, le développement et l’anticipation de l’avenir ! De toute façon dans l’école, façon Thélot, les conseillers ne seraient plus psychologues mais seulement conseillers techniques des équipes pédagogiques et des chefs d’établissements pour la mise en place de l’Education à l ‘orientation..
Des études l’ont déjà montré ce type de dispositif, si l’on n’y prend garde, renforce les déterminismes sociaux et constitue surtout un bon apprentissage de la résignation et de la normalisation des comportements.
D’ailleurs la valorisation des talents dont le rapport fait un usage immodéré n’est elle pas une nouvelle manière plus politiquement correcte de revenir à l’idéologie des dons ? Car on chercherait vainement dans le socle des fondamentaux comment les élèves en difficulté pourraient, grâce à l’Ecole élargir la palette de leurs « talents » et trouver ainsi de nouvelles ressources de mobilisation pour les études !

6) Une affectation plus conforme aux vœux des élèves ?

Un des grands reproches adressés au dispositif d’orientation des élèves concerne en fait l’affectation. Etant donné l’offre de formation et les critères retenus (essentiellement scolaires) nombre d’élèves ne peuvent trouver de places dans les spécialités de leurs choix. La commission propose d’y remédier en fondant dans une même procédure orientation et affectation. Ainsi serait mis en place un « conseil d’orientation » réunissant sous la présidence du chef d’établissement les représentants des parents, des représentants des lycées, des LP, des CFA de la collectivité d’éducation. « Une procédure de régulation dans le bassin ou dans le département proposerait des solutions aux élèves dont le vœu n’aurait pu être satisfait dans la collectivité d’éducation ou qui auraient été refusés par l’établissement. Quelles améliorations par rapport au dispositif existant ?
On admet donc implicitement que tous les élèves pourraient ne pas trouver de place alors que les propositions sont censées corriger ce dysfonctionnement ; On permet aux établissements de « choisir » leurs élèves alors qu’aujourd’hui l’existence d’un traitement informatique introduit malgré tout une certaine objectivité (même si les critères peuvent être revus) ; On permet aux CFA de participer aux délibérations et de « choisir » eux aussi leurs élèves.
Les conséquences seraient désastreuses car une telle procédure renforcerait la hiérarchie entre les établissements (ceux dont on accueille les élèves à bras ouverts et ceux dont on se méfie !), attirerait vers l’apprentissage des élèves qui auraient pu réussir dans l’enseignement technologique ou professionnel à temps plein, augmenterait la pression sur les projets des élèves les plus fragiles pour lesquels on anticiperait des difficultés d’affectation et enfin contiendrait la demande sociale d’éducation puisque tous les vœux devraient être ajuster aux structures existantes dans le bassin. Quels progrès !

7) Des études au lycée plus lisibles ou plus cloisonnées ?

Le lycée soulève des questions sur l’équilibre des voies de formation et sur la poursuite d’études vers l’enseignement supérieur.
Si l’on suit les propositions de la commission la seconde de détermination disparaîtrait et chaque voie aurait une finalité exclusive : insertion professionnelle directe pour la voie professionnelle, études supérieures courtes pour la voie technologique dont les spécialités seraient réduites à 4, et études supérieures longues pour les voies générales.
Ces choix étant articulés avec les enseignements complémentaires choisis au collège, l’orientation serait donc beaucoup plus précoce, dès la 5ème et plus cloisonnée dans chacune des voies. Certes l’organisation gagnerait en lisibilité mais les élèves seraient cantonnés très tôt dans des filières dont on aura du mal à nous convaincre qu’elles n’auraient aucun lien avec l’origine sociale ! Le rapport ne répond pas aux questions essentielles telles que la réussite des « nouveaux lycéens », l’équilibre des enseignements dans chacune des voies (seul un accroissement supplémentaire du poids des dominantes est proposé), et l’organisation concrète de passerelles.

8) travailler en équipe, oui mais avec qui et pour quoi faire ?

Alors que le rapport affirme à plusieurs reprises la nécessité du travail en équipe, notamment pour les enseignants, il organise la mise à l’écart des différents professionnels susceptibles d’apporter leur éclairage spécifique sur les difficultés rencontrées par les élèves.
En prenant la parti de « couper » le pédagogique du « traitement » de la difficulté scolaire, la commission renforce une vision médicalisante de l’échec.
Elle transfère les équipes au niveau de la commune et recommande une contractualisation avec de multiples partenaires (associations, police, gendarmerie, services municipaux) afin de mener des actions de prévention et de mutualiser les informations. Refusant d’accepter ce qui s’est fortement exprimé en 2003 le rapport réaffirme la volonté d’une décentralisation des missions des Assistants sociaux et des médecins ; les co-psy n’étant plus psychologues les établissements pourraient faire appel à des psychologues extérieurs à l’éducation nationale qui interviendraient dans les établissements.
On n’est pas loin de ce que propose le plan Borloo avec mutualisation des personnels (éducation nationale, collectivité territoriale, libéraux) dans le cadre d’un GIP (groupement d’intérêt public) qui redéfinirait leurs missions et leur rôle.
C’est à l’échelle de l’établissement que les équipes doivent pouvoir travailler, pourquoi les faire éclater et éloigner les personnels des équipes pédagogiques ?

9) Un système mieux géré et plus efficace ?
Depuis 2002 la politique de réduction des déficits désigne le service public comme le principal responsable des dépenses, voire du gâchis. L’Education nationale jusqu’ici relativement préservée fait les frais d’une offensive de restriction budgétaire massive qui tant la suppression de postes sur le terrain que la diminution de postes mis aux concours. Les propositions du rapport s’inscrivent dans le cadre de la LOLF qui tend à subordonner l’attribution de crédits à l’amélioration de la productivité. Elles visent à renforcer l’autonomie des établissements qui devraient assurer désormais à la fois les dépenses d’équipement et de fonctionnement, les dépenses pédagogiques et les traitements des personnels à partir de la même enveloppe. L’attribution des moyens ferait l’objet d’un contrat passé entre l’établissement, le responsable de la collectivité de rattachement et le responsable de la collectivité d ‘éducation (le bassin. Bien entendu le montant des sommes allouées seraient dépendantes des résultats produits. Le rapport prévoit également d’augmenter la productivité des enseignants qui seraient bivalents, assureraient le remplacement de leurs collègues absents et travailleraient entre 5h et 8 h de plus par semaine !
Dans le même esprit les interventions des autres services, CIO par exemple, devraient entrer dans le cadre d’un contrat passé avec les établissements à partir d’une enveloppe définie à priori. Ainsi la pénurie sera t elle mieux gérée et les personnels mieux contrôlés mais la réponse aux besoins réels des élèves en pâtirait.

10) Quid du Miroir du débat ?

La commission affirme s’être appuyée sur les contributions des débats pour rédiger son rapport. On peut émettre quelques doutes !
Plusieurs exemples :
· Le miroir du débat renvoyait plutôt une demande de réduction de l’autonomie des établissements
· Il réaffirmait la nécessité d’un collège unique sans filières
· Il réclamait du temps de concertation et des équipes pluri-professionnelles complètes
· Il demandait une augmentation du nombre de co-psy pour des entretiens individualisés auprès des élèves.
A croire que les rapporteurs ne l’ont même pas regardé !

Le rapport de la commission Thélot est piloté par une conception gestionnaire et rétrograde de l’Education. Sa mise en œuvre consacrerait un recul sans précédent du point de vue de la démocratisation et des valeurs du service public. Il faut en expliquer les enjeux et tout faire pour s’y opposer !

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