Actualité théâtrale

Billet d’humeur

Pourquoi tout à coup cet engouement pour le théâtre d’Harold Pinter ? A l’Odéon et aux Abbesses

Odéon Théâtre de l’Europe, jusqu’au 23 décembre
"Le retour" d’Harold Pinter, Mise en scène Luc Bondy.

Les Abbesses, Théâtre de la Ville, jusqu’au 22 décembre
"Une petite douleur" d’Harold Pinter, Mise en scène Marie-Louise Bischofberger

Pourquoi tout à coup cet engouement pour le théâtre d’Harold Pinter ?

Luc Bondy, pour sa première mise en scène comme directeur l’Odéon -Théâtre de l’Europe a porté son choix sur "Le retour" dont le sujet pour être universel et quoique ragaillardi par l’adaptation de Philippe Djian, n’en demeure pas moins éculé.

Dans une maison cohabitent le père vieillissant, faussement autoritaire autrefois boucher, l’oncle vieux garçon qui prétend être le meilleur chauffeur de taxi de la ville et les deux garçons oisifs, l’un peut-être maquereau et l’autre apprenti boxeur. Le troisième fils réapparaît en pleine nuit ; c’est l’intellectuel de la famille, il est flanqué de sa jeune femme au charme ravageur.

Celle-ci, peut-être une ex-prostituée, va enflammer l’un après l’autre ces hommes qui vivent en vase clos.

Pour ce qui est de la distribution, Luc Bondy n’a pas lésiné sur les moyens. Le père est joué par Bruno Ganz, immense comédien suisse dont la carrière, tant au cinéma qu’au théâtre, ne laisse que de grands souvenirs. Les fils sont interprétés par Micha Lescot, dont le talent ne fait pas de doute et qui nous a habitués à des performances remarquables et millimétrées, par un Louis Garrel méconnaissable et Jérôme Kircher, une valeur sûre des plus grands plateaux.

L’oncle vieux garçon est joué par Pascal Grégory, un grand lui aussi, familier entre autres des mises en scène de Chéreau.

La seule femme de la pièce est interprétée par Emmanuelle Seigner connue surtout pour sa carrière cinématographique.

Luc Bondy a conservé la conception réaliste du décor d’origine et son objectif était sans doute de ripoliner un texte de théâtre vieillot avec des dialogues revisités et une distribution sur laquelle il pouvait miser pour rendre l’interprétation inventive et percutante.

Bruno Ganz est peut-être bien le personnage par sa présence, sa gestuelle, mais l’accent allemand n’est-il pas un obstacle, où se perdent en cours de route des pans du dialogue ?

Le second flop du spectacle est "l’utilisation" que Luc Bondy fait du comédien Pascal Grégory qu’il neutralise d’entrée avec une perruque ridicule et une prothèse abdominale qui ne l’est pas moins. Affublé de tels artifices, il n’a plus rien à faire.

Pourquoi avoir fait appel à Louis Garrel si c’était pour le rendre méconnaissable et réduire son personnage à la portion congrue ?

Est-ce un tel honneur pour un comédien que d’être sollicité par Luc Bondy pour accepter d’être aussi sacrifié ?

Chacun reste pantois face à la performance de Micha Lescot, son savoir-faire, son inventivité. C’est vrai que la démonstration est concluante mais dans tout ça, où est le personnage de maquereau qu’il incarne ?. Passé à la trappe…On dirait plutôt un collégien farceur !

Restent Jérôme Kircher et Emmanuelle Seigner. Le premier, avec une prestation prudente, un jeu en retrait, parvient à être dans la tonalité de la pièce et on peut saluer ce grand comédien.

La seconde, en actrice peu convaincante, réussit à jouer à hauteur du texte et faute de brio, à s’acquitter de son personnage.

Ce "Retour" dont on a fait grand bruit serait un peu une montagne qui aurait accouché d’une souris.

La metteuse en scène Marie-Louise Bischofberger propose au Théâtre des Abbesses un texte moins connu du dramaturge anglais. Une pièce écrite à l’origine pour la radio. Une espèce d’exercice de style, de mise en bouche de son théâtre, une petite chose qui vaut surtout parce qu’elle résume bien les dessous de l’écriture de Pinter et cet univers où le quotidien palpable, les dialogues les plus anodins conduisent à l’étrange, à l’irrationnel, à l’ambigu et au trouble.

Un couple prend son petit déjeuner et lorsque la jeune femme s’émerveille sur le beauté du jardin, les buissons de chèvrefeuille, de clématites et autres volubilis, une abeille vient menacer leur quiétude en butinant autour du pot de marmelade.

Ce premier danger en annonce un autre : la présence, devant la porte du jardin d’un énigmatique vendeur de boîtes d’allumettes. Qui est-il ? Qu’attend-il ? Pourquoi sa présence préoccupe-t-elle autant le jeune couple ?

Ici, la trahison de Pinter et de son univers est encore plus flagrante. Aux oubliettes, la charge équivoque des situations et des dialogues. Les personnages sont d’une telle limpidité que, complètement dépourvus de la moindre ambiguïté, ils sont à deux doigts de se retrouver au boulevard !

Marie Vialle, primesautière, joue une jeune femme chez Pinter comme elle jouerait une soubrette chez Marivaux alignant les mimiques d’étonnement, de candeur première, sa gestuelle souvent réduite à jouer avec l’ampleur de sa jupe.

Louis-Do de Lencquesaing, quoique que plus près de Pinter, reste dans une trop grande limpidité de son personnage. Quant à l’homme aux allumettes, il apparaît sous la forme d’un géant qui semblerait plus comme un simplet analphabète que chargé du moindre mystère.

Et quand on en arrive au dénouement, il a été si peu amené par les moments qui ont précédé, qu’il ne reste plus à la scène qu’à sombrer dans le ridicule.

Harold Pinter a été l’auteur d’une époque. Dans les années cinquante jusqu’en soixante-dix, il a été servi par des metteurs en scène et des comédiens qui étaient de plain-pied avec son univers : ils se nommaient Delphine Seyrig, Jean Rochefort, Jacques Dufilho…

Francis Dubois

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