Actualité théâtrale

au Théâtre de la Tempête

"Naples millionnaire !" Jusqu’au 19 février

Eduardo De Filippo, qu’Audiberti surnommait « le Molière italien », nous entraîne dans le Naples populaire des années 1942-1944, soumise aux privations qu’entraînent le fascisme et la guerre, puis les bombardements alliés. On y suit les tribulations de la famille Jovine, des personnages hauts en couleurs, malins, imaginatifs dans les combines, parfois dignes aussi, à l’image de cette microsociété. Il y a ceux qui se lancent dans le marché noir, au début pour survivre, puis s’y enfoncent et écrasent les autres par goût de la richesse et ceux qui font le choix de la solidarité et de la défense de leur dignité d’homme.

Cette pièce a été largement adaptée dans le monde à la scène, au cinéma et à la télévision, mais n’avait pas encore été jouée en France. C’est pourtant une petite merveille de théâtre populaire avec la peinture réaliste d’un milieu et d’une époque, mais aussi des petits grains de folie qui entraînent les spectateurs dans un mécanisme auto-entretenu et de plus en plus délirant. L’humour y est très présent. Des répliques comme « si je mens que la Madone fasse disparaître mon mari ! » restent des morceaux d’anthologie. Tout en tissant avec subtilité drame et comédie, réalisme et situations délirantes, Eduardo De Filippo aborde de nombreuses questions, dont certaines sont toujours d’actualité, avidité de certains riches et humiliation des pauvres gens, mensonges et corruption. Tout comme Robert Antelme ou Primo Levi il dit, dès 1944 date où il a écrit la pièce, que ceux qui ont vécu les horreurs de la guerre n’arrivent pas à se faire entendre à leur retour. Tout à la joie de la paix retrouvée, ceux qui n’ont pas eu leur expérience ne veulent pas les écouter. Dès 1944 il se montre très lucide sur ce monde qui arrive où ceux qui ont su profiter de la guerre tiennent le haut du pavé, où la soif d’enrichissement n’a plus de limite et où ceux qui veulent une société plus juste et plus solidaire n’arrivent que difficilement à se faire entendre. Le théâtre d’Eduardo De Filippo s’attache aux gens, à ce qui leur arrive, mais toujours comme un moyen de s’intéresser à la société. Il disait « En général si une idée n’a pas de signification sociale, cela ne m’intéresse pas ». Bien que situés dans un lieu et une époque précis, ses personnages sont universels.

Les pièces d’Eduardo De Filippo sont écrites en napolitain. La traductrice, Huguette Hatem a choisi de ne pas traduire les noms et surnoms des personnages pour garder la musicalité et l’exubérance de la langue et du texte. Le décor et l’introduction nous entraînent dans les ruelles de Naples grouillantes de vie où les femmes s’interpellent des balcons et menacent très facilement de tuer maris ou enfants obstinés.

La mise en scène d’Anne Coutureau veille à maintenir cette ambiance tout au long de la pièce, tant avec le lit du mort installé entouré de cierges au centre de la pièce dans la première partie, qu’avec le décor d’un salon de bourgeois parvenu dans la seconde partie. Les personnages y entrent avec éclat, l’ensemble est vif, enlevé. Le changement de décor entre la première et la seconde partie s’effectue sous le regard des spectateurs avec un ballet de chaises qui évoque l’idée d’un désordre que l’on tente d’organiser, tout comme la vie de Naples libérée des Allemands, mais occupée par les Américains. Les acteurs se glissent avec finesse dans leur personnage et en traduisent bien les évolutions. Perrine Sonnet (Amalia Jovine) incarne une mère de plus en plus dure au gain, qui prend goût à la richesse au point d’en oublier toute compassion et de négliger la surveillance de ses enfants. D’abord femme intelligente mais rouée, prête à toutes les magouilles pour survivre, elle se mue en femme avide qui jouit de sa richesse et de sa beauté. Il faut la voir s’admirer face aux spectateurs comme s’ils étaient son miroir. Sacha Petronijevic est le père, souvent silencieux et méprisé, un père indigne au début, qui en ces temps de privation se lève la nuit pour avaler en cachette les spaghettis destinés au fils, mais qui devient ensuite celui qui refuse ce monde cynique mené par l’argent et où la conscience morale a disparu. Francesco Calabrese est le chauffeur de taxi au chômage qui séduit Amalia et se mue peu à peu en organisateur des trafics. Eloïse Auria (la fille d’Amalia et de Gennaro) a l’impulsivité et la flamme de la jeunesse. En fait, il faut rendre hommage aux treize acteurs qui composent cette comédie humaine avec sa truculence, ses drames et ses inventions délirantes. C’est la vie que l’on voit sur scène.

Micheline Rousselet

Du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h30
Théâtre de la Tempête
Cartoucherie
Route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 43 28 36 36
www.la-tempete.fr

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