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"Les antilopes", "Gurs, une tragédie européenne" le devoir de mémoire au cœur de deux créations

Le théâtre du Rond-Point poursuit avec énergie et souvent avec bonheur une programmation strictement constituée de textes d’auteurs contemporains. Cette « règle du jeu » qui permet aux spectateurs de découvrir des auteurs rares ou inconnus offre cette saison la découverte de deux textes qui excitent la curiosité.
« Les Antilopes » de Henning Mankell, écrivain suédois que met en scène Jean-Pierre Vincent est à l’affiche pour un mois depuis le 17 janvier et « Gurs » sous-titrée « Une tragédie européenne », un spectacle en trois langues écrit par Jorge Semprun donné à partir du 10 mars dans une mise en scène de Daniel Benoin

Elle : Pourquoi sommes-nous venus ici au juste ?
Lui : C’était une aventure. Elle se termine ce soir.
Elle : Un cauchemar.
Lui : Une mission.
Elle : Un échec.
(extrait des « Antilopes »)

« Les Antilopes » raconte la dernière soirée d’un couple dans leur maison en Afrique alors qu’ils attendent l’arrivée imminente de celui qui va remplacer le mari à son poste d’ingénieur chargé d’aménager des puits à pompe dans le pays.
Ils ont passé une quinzaine d’années dans cet endroit qui n’a rien de paradisiaque et voilà venu le moment du bilan. Le bilan professionnel n’est pas brillant : sur les quatre cents puits que devait créer le projet initial, seuls trois fonctionnent. Le bilan du couple ne l’est pas plus et il n’est pas certain que de retour en Europe, ils continuent à vivre ensemble.
Qu’ils aient passé toutes ces années dans un appartement « suédois », sorte d’îlot de résistance témoigne de leur malaise, de la difficulté à se situer par rapport au pays d’emprunt. Et leur comportement contrasté et fluctuant à l’égard des autochtones, à la fois méprisant et protecteur est dans la droite ligne du colonialisme.
Un colonialisme dont ils se défendent et qu’ils réinventent pourtant point par point, avec à la fois une sorte d’application et le souci constant d’y échapper.
Que reste-t-il de la démarche humanitaire de départ quand au fil du temps ils se sont mis à détester le pays. Ils ont perdu de vue les raisons de leur engagement et tentent de trouver pour justifier leur haine des raisons immédiates qui n’altèreraient pas l’essentiel.
« Les antilopes » n’est pas une pièce naturaliste.
Mankell excelle dans l’art de détourner une situation réaliste, de donner à une question anodine une réponse décalée qui installe une atmosphère inquiétante ou débouche sur une situation d’un surréalisme proche de l’univers de Buñuel.
L’auteur de romans policiers qu’il est n’est pas loin. Il entretient le récit dans une demi réalité, l’amène à basculer dans le climat de cauchemar comme il le faisait dans ses derniers ouvrages. Et l’Afrique qu’il connaît bien, qu’il traite ici de façon fantomatique (aucun africain ni même les deux domestiques n’apparaît tout au long de la pièce) est un support idéal pour cette tragédie d’aujourd’hui.

Si avec « Les antilopes » Henning Mankell nous renvoie au colonialisme en démontant le mécanisme du racisme, sorte de fatalité dès qu’on met en présence de deux cultures, Jorge Semprun avec « Gurs : une tragédie européenne » nous rappelle l’existence de ce camp de concentration français du même nom crée en 1939 pour l’internement des Espagnols après la défaite de la République.
Gurs qui, après avoir compté derrière ses barbelés des antifascistes de tous les pays d’Europe est devenu après la victoire des armées nazies, en 1940 et les lois antisémites de Vichy, l’antichambre de Drancy et d’Auschwitz.
On sait que Jorge Semprun, militant communiste résistant, exilé en France fut arrêté par la Gestapo et envoyé à Buchenvald.

Manuel : Myriam est violoniste...Virtuose...Nous préparons un grand concert pour le 14 juillet...
Chef de camp (s’adressant à l’Inspecteur général) : Vous entendez, monsieur ? Un concert pour le 14 juillet ! N’est-ce pas la preuve de ce que j’avançais sur l’état d’esprit de nos hébergés.
Inspecteur général : Je ne savais pas qu’il y avait des concerts à Gurs ! Des matches de football si, j’en ai entendu parler...
(extrait de « Gurs »)

« Gurs : une tragédie européenne » se situe en 1941. Deux anciens combattants de l’armée républicaine, une violoniste sépharade et deux communistes allemands préparent un concert pour fêter au camp, le quatorze juillet.
Avec eux, Ernst Busch, un comédien de Berliner Ensemble de Brecht.
Nous sommes dans le camp de Gurs lors de la préparation du concert mais c’est aussi le moment où a lieu une visite d’inspection en présence notamment d’une déléguée du « Secours protestant »
C’est sur cette base dramatique que se met en place le second volet de la pièce, la répétition, de nos jours, d’un spectacle sur le camp de Gurs : « Une tragédie Européenne »

Ces textes différents tant par le ton de l’écriture, que par la démarche dramatique nous renvoient tous deux au devoir de mémoire à un moment où le débat sur les effets du colonialisme divise les français et où le Front National récidive à propos du « détail » de l’Histoire.

D’un côté, le colonialisme, la présence européenne en Afrique. Le colonialisme réinventé à leur corps défendant par des coopérants étrangers venus dans un souci d’aide. Les bons sentiments de départ qui les occupaient s’émoussent petit à petit dans la confrontation au quotidien des deux cultures.

De l’autre, l’existence sur le sol français de lieux souvent compris au départ comme des lieux d’asile et devenus comme le camp de Gurs un camp où ont cohabité dans des conditions épouvantables, en dehors des 23 000 combattants républicains espagnols, 7000 volontaires des Brigades internationales, 120 résistants français, plus de 12 000 juifs immigrés, 65OO juifs allemands et 12 000 juifs arrêtés sur le sol français par Vichy, des antichambres des camps d’extermination...
Francis Dubois.

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