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jusqu’au 23 juin

Les Trois Sœurs au Théâtre de La Colline

Anton Tchékov écrit la pièce entre l’été et l’automne 1900. Elle est représentée pour la première fois en janvier 1901, après La Mouette et Oncle Vania, mais avant La Cerisaie qui fut son œuvre ultime pour le Théâtre. Auteur reconnu mais qui doit composer avec la censure, sensible aux problèmes de son temps, Tchékov œuvre aux progrès de l’instruction et du système de santé, alors que lui-même lutte contre une tuberculose qui l’emporta trois ans plus tard.

Les Trois Sœurs
montrent une société, un monde « fin de siècle » en déliquescence, qui rêve de lendemains meilleurs mais sans prendre les moyens de les concrétiser. Selon Stéphane Braunschweig, qui a réalisé la mise en scène : « de toutes les pièces de Tchekhov, elle est certainement la plus romanesque. Chronique de la vie d’une petite ville de garnison à la fin du 19e siècle, elle montre l’existence quasi sans horizon de 3 jeunes femmes, arrivées là dans les bagages de leur père, commandant de brigade, et qui rêvent de retourner là où elles ont passé leur enfance : à Moscou… Mais l’élan vers l’avenir paraît enlisé définitivement, et le rêve du retour est marqué du sceau de l’illusion pour une jeunesse qui se perçoit sans avenir et échouée dans un monde trop vieux. » Autant dire que cette œuvre n’est pas sans corrélations avec le monde actuel en plein bouleversement et plutôt déprimé.

La mise en scène, la scénographie, les éclairages jouent avec le décalage dans le temps. De la lumière printanière du premier acte à l’obscurité des nuits d’hiver, des décors et costumes d’ « époque » à une présentation de plus en plus contemporaine qui pousse le spectateur à poser un autre regard sur cette œuvre du siècle dernier.

Le spectacle est une production du Théâtre National de Strasbourg dirigé par Serge Braunschweig. Né en 1964 celui-ci fonde en 1990 la compagnie Le Théâtre-Machine avec laquelle il monte ses premiers spectacles. De 1993 à 1998 il est directeur du Centre Dramatique National d’Orléans puis, depuis 2000, du Théâtre National de Strasbourg (TNS) ; il met en scène de nombreuses oeuvres classiques de Shakespeare à Brecht, de nombreux opéras sur des scènes françaises et étrangères ou dans le cadre de festivals prestigieux (Aix-en-Provence, Salzbourg). Il est en outre directeur de l’Ecole Supérieure d’Art Dramatique du TNS où il enseigne et dirige des ateliers.
Outre la mise en scène rigoureuse de Stéphane Braunschweig, il faut saluer le travail sur les lumières de Marion Hewlett. Les trois sœurs Olga, Irina et Macha (Bénédicte Cerutti, Cécile Coustillac et Pauline Lorillard) aux personnalités très distinctes au début de la pièce, se fondent de plus en plus dans l’abattement collectif, alors que Natalia (Maud La Grévellec très efficace), la belle-sœur, occupe progressivement tout l’espace. Aux côtés de ces quatre femmes, une demi-douzaine d’acteurs masculins performants.
Marie-Louise Billy.

Deuxième point de vue

Tchekov a écrit cette pièce au tournant du vingtième siècle. Il y dit les rêves d’un monde nouveau, industrieux, et l’incapacité des jeunes gens qu’il met en scène à passer du rêve à la réalité. Ils rêvent d’une autre vie, celle qu’ils pourraient, qu’ils devraient mener, une vie merveilleuse où ils échapperaient au monde étriqué de la petite ville de garnison où les trois sœurs ont suivi leur père. Elles rêvent de retourner à Moscou, d’y entamer une vie nouvelle faite de travail et de rencontres nouvelles. Mais leur destin est enlisé et bien qu’elles en aient besoin pour vivre, elles savent que leurs rêves resteront des rêves. Elles n’ont ni la force ni le pouvoir d’échapper à ce monde qui se meurt et le monde nouveau n’est incarné que par des êtres égoïstes, indifférents ou cyniques.
La pièce semble liée à l’époque où Tchekov l’a écrite et c’est peut-être pour cela qu’au début de la pièce, Stéphane Braunschweig a choisi d’habiller les trois sœurs en robe longue. Mais comme le dit le metteur en scène, « cette jeunesse qui se sent sans avenir et échouée dans un monde trop vieux… qui voit son énergie vitale peu à peu consumée et engloutie, ses projets d’avenir se rétrécir comme peau de chagrin » nous renvoie à l’angoisse et au sentiment d’impuissance que peuvent éprouver les jeunes aujourd’hui. Les trois sœurs deviennent alors nos contemporaines, vêtues comme nous. Marion Hewlett a mis en accord les lumières avec la progression de la pièce, de la lumière vive et chaude du début où l’espoir dans l’avenir domine, à la lumière crépusculaire du désarroi généralisé et des illusions perdues de la fin. Les acteurs mériteraient tous d’être cités et portent cette mise en scène intelligente qui nous met face à nos désirs mort-nés dans une mélancolie poignante.
Micheline Rousselet

Théâtre national de la Colline
15, rue Malte-Brun, 75020
Renseignements et Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits mais sur réservation impérative) : 01 44 62 52 00

Grand Théâtre : du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30, le dimanche à 15h30. Relâche le lundi.

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