La crise du travail enseignant

La mise à l’épreuve du travail

Intervention de Françoise Lantheaume au colloque collège organisé par le SNES les 5 et 6 avril 2011

Françoise Lanthéaume : Je prends la suite très aisément puisque nos propos sont complémentaires, je voudrais dire qu’il y a actuellement un phénomène de mise à l’épreuve du métier qui est une mise à l’épreuve du travail et qui, en descendant en cascade, est une mise à l’épreuve des individus, mais aussi une mise à l’épreuve du syndicat.

Je vais essayer de vous montrer à travers mon très bref topos, comment le travail est mis à l’épreuve actuellement, les conséquences que cela a, et en quoi finalement le travail est une question politique mais qui interroge aussi les syndicats actuellement en France.
Donc mise à l’épreuve, finalement c’est banal parce que dans le travail, quel que soit le travail d’ailleurs, il y a toujours des mises à l’épreuve. Quand elles sont surmontées, on se sent fort, on se sent grand, on est heureux, parce que l’on a l’impression de maîtriser les choses. Le problème est que de plus en plus ces mises à l’épreuve se traduisent par un sentiment d’échec. Echec à surmonter l’épreuve qui nous est imposée premièrement et deuxièmement parce qu’il y a une diversité d’épreuves nouvelles et que ces épreuves sont inédites. Donc on n’a pas forcément construit des façons de faire qui permettent de les surmonter.

Face à cela il y a une 1ère réaction qui consiste à se plaindre - je pourrais revenir après dans les questions sur les fonctions de la plainte qui est très forte chez les enseignants et qui me semble être le signe d’une faiblesse, mais on pourra en reparler- La 2ème façon de se faire entendre c’est la protestation, bien sûr, et cette protestation, un des rôle du syndicat, c’est de la porter aussi, d’autant plus quand on est face à une institution qui fait penser aux trois petits singes, ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire, face aux difficultés qu’éprouvent les enseignants. Alors que, ce qu’il faut remarquer et c’est là où la situation à mon avis devient délicate, c’est qu’actuellement il y a une plus grande visibilité des difficultés que rencontre les enseignants. Cette plus grande visibilité est à la fois heureuse, puisque enfin on peut dire qu’ il est socialement admis qu’il n’est pas si facile que ça de faire le métier d’enseignant et en même temps elle est malheureuse, dans le sens où ça enferme aussi dans un rôle de victime les enseignants, qui ne seraient que des victimes. Alors il y a deux pôles, soit ils sont incompétents et ils coûtent trop chers et ne produisent pas les résultats qu’on attend, soit ce sont de pauvres victimes, qui ne sont pas capables non plus de faire face aux difficultés auxquelles ils sont confrontés.

L’autre point et que ces difficultés sont rendues visibles institutionnellement sous la dimension des risques psycho-sociaux. Il y a actuellement, en Europe, une grande campagne contre les risques psycho-sociaux. Pourquoi ? Tout simplement parce que ça coûte très très cher ! Et c’est comme cela qu’on a pu voir au grand étonnement de tout le monde, le Ministre Chatel annoncer la création de 80 postes de médecins, au moment où il y a des charrettes de suppressions de postes, ces créations de postes de médecins du travail dans l’Education Nationale était tout à fait étonnante. Cela veut dire qu’on prend en compte cette nouvelle visibilité des difficultés au travail mais qu’en même temps la solution qu’il est prévu d’apporter relève du médical, relève surtout du sparadrap finalement. Alors comment en est-on là ? Et pourquoi ces multiples épreuves ?

Je vais énumérer les choses assez rapidement, le 1er point que montre une longue enquête que nous avons faite et renouvelée dans plusieurs types d’établissements, c’est l’intensification du travail.
L’intensification du travail des enseignants qui est une réalité, il faut quand même le rappeler, se traduit par une multiplication des tâches et une diversification de ces tâches, et se traduit aussi par une non hiérarchisation de ces tâches. Et là on retrouve la question des dilemmes évoqués tout à l’heure par Jean-Luc Roger. Cette intensification du travail n’est pas le propre des enseignants français, il faut savoir que partout en Europe, les enquêtes le montrent, notamment une enquête faite par Christian Marois en Belgique, qui a étudié ça à l’échelle de l’Europe, et qui montre comment l’intensification du travail est une des caractéristiques du travail enseignant.

L’autre point et que les injonctions qui sont faites aux enseignants, vont dans des directions qui sont difficiles à concilier. Je m’explique : il y a d’une part une injonction à faire du chiffre, bien sûr, et c’est celle dont on parle le plus souvent : injonction à la performance, logique de l’efficacité qui serait la seule qui existe. Mais il y a aussi une autre injonction, et cette autre injonction c’est « faire de la proximité », il faut individualiser, il faut personnaliser, il faut accompagner l’élève. Or ces deux injonctions ne se traduisent pas facilement dans le travail, dans la mesure où l’une peut exclure l’autre, et on rejoint là encore les dilemmes qu’il y a dans le travail, si vous choisissez plutôt de faire du chiffre, ça veut dire que vous allez agir de telle ou telle façon, si vous choisissez de faire plutôt de l’individualisation de la personnalisation c’est une autre temporalité et vous allez devoir faire des choses différentes.

Ces arbitrages au quotidien sont source de fatigue, d’usure mais aussi d’un autre phénomène que je voudrais souligner c’est la sur prescription généralisée, cette sur prescription généralisée elle n’est pas seulement le faite de la montée d’un caporalisme qui est lui aussi existant. La sur prescription généralisée elle est le faite qu’il y a un emboîtement de prescriptions. Il y a non seulement les prescriptions internationales, qui arrivent par différents canaux, PISA et compagnie, il y a des prescriptions nationales mais il y aussi des prescriptions locales, j’englobe le régional dans celle-ci, et ces prescriptions de proximités on pourrait dire, ont parfois un poids très fort surtout sur certains types d’établissements. Dans la mesure où il y a une conception de l’éducation, qui fait que ce n’est qu’un des éléments d’une politique de la ville, par exemple, et que il s’agit que l’école prenne sa place dans cette politique de la ville. Donc cela se traduit par des prescriptions diverses à l’égard des enseignants, et la réaction des enseignants face à cette sur prescription et à ces différents niveaux de prescriptions, c’est eux-mêmes d’être en situation de s’auto prescrire des solutions.

Le problème étant que pour s’auto prescrire des solutions et faire le tri en quelque sorte, il faut avoir des points de repères collectifs et c’est là où je rejoints aussi ce que disait Jean-Luc Roger sur les difficultés actuellement à trouver dans le métier des repères qui permettraient, d’abord peut être de limiter un petit peu la pression, parce qu’il y en aurait bien besoin mais aussi de faire des choix qui soient plus collectifs et moins personnels. Et je veux voir dans ce phénomène de sur prescriptions et d’intensification de travail une des raisons de ce que disent les enseignants, quand ils disent qu’ils sont débordés. Ils sont débordés par les tâches, ils sont débordés par le fait qu’il y a une pression qui est faite sur eux, mais ils sont débordés aussi parce que les bords s’effacent. Les bords du métier sont de plus en plus flous, dans la mesure où il y a une diversité des tâches beaucoup plus grande, et les bords du métier sont plus flous dans la mesure où pour faire tenir les situations de classes il faut faire tout un travail en amont, en parallèle, des fois bien longtemps avant et bien longtemps après, ce qui fait qu’on ne sait plus quels sont les bords du métier.

Donc tout ça est significatif aussi d’une hésitation actuellement entre deux logiques qui sont imposées aux enseignants.

La 1ère logique c’est la logique héritée, c’est celle du mandat, la société donne mandat aux enseignants pour faire un certain nombre de choses, la transmission d’un patrimoine culturel, une socialisation etc… Mais d’un autre côté il y a une deuxième logique : celle de services, non pas au sens de services publics mais au sens de rendre des services, et il y a une circulaire qui date de 3 ans qui incitait les établissements à développer les services qu’ils proposaient aux parents. Or là aussi on est dans deux rapports aux élèves, dans deux rapports aux parents qui sont complètement différents et cela se traduit dans le travail, quand on est dans la logique de mandat, on est dans une logique descendante d’une institution qui impose ses valeurs et ses normes. Quand on est dans une logique de rendre un service on est dans la logique du contrat, de co-construire le service avec celui qui en est le bénéficiaire, on est dans la logique de proximité dont je parlais tout à l’heure. Donc on voit qu’au cœur des missions il y a une tension qui est en train de se développer, de se durcir même et qui se traduit pour les enseignants par un doute permanent sur qu’est-ce qu’il faut faire finalement. Que faut-il faire pour bien travailler ? Faut-il faire de la proximité, faut-il faire du chiffre, faut-il faire être dans cette logique de mandat, ou plutôt dans la logique de négociations d’un service ?

D’autant plus que cela se redouble d’un autre aspect, qui est la difficulté à intéresser les élèves à la cause scolaire, alors je dirais que une des raisons en est une certaine périphérisation de l’école.
Périphérisation de l’école qui arrive par plusieurs aspects. L’école est mise un peu en « périphérie » parce que certes elle est encore assez centrale, mais malgré tout la tendance va vers ça, d’abord parce que on a dit que la formation ne se limite plus à l’école. La formation est censée se faire tout au long de la vie, donc c’est une façon de diminuer le rôle de l’école. Deuxièmement elle est périphérisée aussi parce que il y a la construction de moyens d’éducation concurrents, dans la vie de tous les jours, que ce soit par les moyens d’informations divers et variés auxquels les élèves et leurs familles ont accès, mais concurrents aussi par les facilités que l’on donne à des organismes privés ou à l’enseignement privé pour se développer.

Donc cela amène pour les élèves un rapport à l’école qui n’est plus aussi évident qu’auparavant c’est assez connu, mais qui pour les enseignants se traduit par un travail toujours renouvelé de construire l’intéressement des élèves et, ce travail toujours renouvelé, toujours incertain, de constructions de l’intéressement des élèves aboutit à une espèce de surengagement qui lui aussi est source de difficultés. On ne sait jamais comment ça va tourner, d’une heure à l’autre comment ça va se passer, d’autant plus que non seulement il y a les élèves qu’il faut intéresser mais ça ne suffit plus, il faut intéresser aussi les parents d’élèves, (petite parenthèse cependant, au début du 20ème siècle il a fallu aux instituteurs beaucoup intéresser les parents d’élèves à la cause de l’école également). Mais non seulement intéresser les parents d’élèves mais aussi justifier son action, et cette nécessité de justifier son action dans une société ou personne n’admet comme argent comptant les choses, à commencer par les enseignants d’ailleurs, qui sont à la fois ceux qui ont fabriqué la dimension, la formation critique des citoyens et qui eux aussi sont porteurs très fort de cette dimension critique et qui maintenant ont à faire face à des gens qui leur demande en permanence de se justifier. Pourquoi tels choix de contenus, pourquoi tels choix d’évaluations, pourquoi ci, pourquoi ça… ? Et se justifier est compliqué quand on a à faire à des attentes très divergentes. Se justifier dans une logique où il faut faire du chiffre c’est une chose, justifier son action dans une logique il faut accompagner c’est encore une chose, et puis pour les parents ; entre ceux qui attendent de l’école qu’elle permette une insertion professionnelle rapide, qui attendent un développement, un épanouissement de leur enfant ou ceux qui attendent une préparation à polytechnique dès la maternelle, difficile de justifier son action de la même façon ! Pour les enseignants, cela se traduit par des épreuves renouvelées et la difficulté pour eux et de mettre en relation la fatigue et l’usure qu’ils peuvent ressentir avec ces épreuves. Dans la mesure où il y a toujours le doute et la suspicion sur le lien qu’il y a entre les difficultés ressenties au travail et l’état du travail. Et c’est là que j’en arrive à l’idée que on ne peut pas s’en sortir si on reste au niveau de l’individu, ce qui a été déjà dit pour les collectifs de travail mais je voudrais développer un petit peu à un autre niveau en disant que le travail c’est politique.

Le travail c’est politique non seulement, pas au sens de partis politiques et débats politiciens, mais le travail c’est politique au sens ou ça concerne la sphère publique, et ça concerne le débat public. Et c’est même de plus en plus politique, dans la mesure où l’évolution des prescriptions, des politiques publiques, entraînent des choix qui sont faits et qui sont faits souvent en dehors de l’intervention des citoyens sur les missions et les finalités de l’école. Si on fait en sorte, sans trop le dire, que le collège serve ou revienne à une gare de triages - d’un côté les élèves qui iront en lycée, et de l’autre côté tous les autres qui seront répartis dans diverses structures- le collège servira essentiellement à ce que l’on peut dire sur la forme de « calmer le jobard » suivant une expression un peu connu, c’est à dire il faut éviter en gros que les jeunes aillent brûler les voitures donc on les met dans un endroit où l’on va les pacifier. Ce qui n’est pas forcément le seul but, et le but même initial de l’école !

Donc le travail c’est politique, parce qu’il y a des politiques publiques et que ces politiques publiques ne sont pas toujours débattues de façon démocratique. Mais le travail c’et politique pour une autre raison, c’est aussi politique parce qu’il y a la qualification de la justice qui est au cœur notamment du travail des enseignants à savoir ce qu’il est juste de faire par rapport aux élèves, entre sélectionner, promouvoir les meilleurs, promouvoir la réussite de tous. Et il est politique aussi parce que le travail des enseignants n’est plus une histoire entre une classe et un enseignant, parce que le travail est de plus en plus une question collective au niveau des enseignants mais aussi une question de débat avec ceux qui ne sont pas enseignants, les parents d’élèves, les prescripteurs, les décideurs de tous poils qui, même si on ne leur demande pas, on leur mot à dire et le disent clairement. Donc ça veut dire que porter la question des critères de qualité du travail, qu’est-ce que bien travailler, me semble un élément clé des enjeux actuels et ce débat sur quels sont les critères du bon travail ne peut être laisser dans la main des experts. Ce débat des critères du bon travail ne peut non plus de mon point de vue relever des seuls enseignants. Mais cela veut dire qu’il faut débat entre les enseignants bien sûr, mais qu’il faut débat également avec le reste de la société et je reviens au fait que le travail oui c’est politique parce qu’il faut un débat démocratique sur ces critères.

Et là on se heurte à une difficulté autre liée à la situation actuelle qui est qu’il y a deux conceptions du changement ou plutôt deux modèles du changement. Il y a un modèle du changement qui est porté par les politiques publiques actuelles et par les décideurs qui est le modèle sous le mode de la bascule, on fait une reforme, on appuie sur le bouton, on precrit quelques bonnes pratiques et hop ça va changer. Ca échoue en permanence et du coup on dit c’est les enseignants qui font de la résistance.

Or les enquêtes que j’ai pu faire, montrent que le modèle de changement des enseignants ce n’est pas du tout cela : ils ne cessent de renouveler leurs pratiques mais ils le font sur le mode de la continuité. C’est un modèle de changement dans la continuité, qui consiste à parer ses erreurs par confrontation avec d’autres enseignants et donc ça n’a pas la même temporalité, ça ne fonctionne pas sur l’agenda politique. Donc mener le débat aussi sur la question de la temporalité des changements me paraît être très politique actuellement. Face à l’impossible standardisation des pratiques, faire ressortir ce qui est la force du métier, ce qui en fait aussi son plaisir et la possibilité que ce soit pour les enseignants une possibilité de réalisation personnelle, car on n’est quand même pas à la mine comme on dirait. Et bien c’est aussi faire entrer dans ce débat les profs, montrer la capacité des professionnels que sont les enseignants de se faire entendre et de se faire entendre sous une forme qui n’est pas la plainte. En gros je dirais qu’il faut sortir de la déploration pour rentrer dans l’action, il faut sortir de la gestion domestique et individuelle des difficultés pour entrer dans une logique civique, démocratique de débat dans lesquelles les professionnels, comme d’autres, peuvent se faire entendre et au moins autant que d’autres.

Enfin je conclurais sur le rôle du syndicat, qui me semble tout à fait clé. D’abord je voudrais me réjouir de ces 2 journées organisées par le SNES parce que dans le fond j’en ai longtemps rêvé, le SNES l’a fait, donc je suis très contente. Et finalement pourquoi est-ce que ça arrive maintenant ?

Ca serait sans doute un des éléments de la réflexion, mais ce que je voudrais surtout dire c’est qu’effectivement le syndicat ne peut pas faire autrement que de s’intéresser au travail des enseignants et aux réels du travail car c’est le réel du travail qui est attaqué. On ne peut pas ignorer le travail car c’est le travail qui est attaqué actuellement. Et le rôle du syndicat me semble être de construire un point de vue politique, collectif, non déconnecté du débat sur le travail, c’est à dire que toutes les batailles syndicales habituelles menées et qu’il faut conserver bien sûr, comment les reconnecter aux questions du travail ? Le syndicat me semble également le mieux placé actuellement pour inventer des dispositifs délibératifs, des dispositifs qui permettent le débat dans le métier mais avec d’autres aussi qui ne sont pas des professionnels, et ce rôle des dispositifs délibératifs et du syndicat c’est de passer du local au global. En effet, je souscris tout à fait à ce qu’a dit Jean-Luc Roger tout à l’heure, sur la capacité d’invention, la capacité d’ajustement des enseignants dont il faudrait faire quelques choses collectivement. Or on a l’impression qu’il y a une espèce d’épuisement à inventer localement mais que ce n’est pas repris de façon globale. Donc il me semble que la solution pour la période à venir, c’est d’aller dans le sens de passer de l’épreuve à la preuve de la grandeur et de l’utilité du métier.

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