Actualité théâtrale

au Rond-Point, jusqu’au 9 octobre puis en tournée

"La médaille" de Zabou Breitmann, d’après le roman de Lydie Salvayre

Le public de ce spectacle est salué et interpellé comme s’il était composé du personnel d’une grande entreprise de construction automobile, et de quelques notables locaux invités, venus assister à une traditionnelle remise de médailles du travail aux salariés "méritants".

© Mario Del Curto

Tout commence dans les louanges de l’entreprise, l’éloge de son action éducative et culturelle auprès des ménagères femmes de salariés, de l’ancêtre fondateur, dont la petite fille parle en qualité de "Directrice de l’action sociale et de la communication" (interprétée par Caroline Gonce). Le "DRH" (Jean-Luc Couchard) et le conseiller "en Sciences Sociales" (Eric Prat) prêchent le souci du travail bien fait et de la bonne organisation… tandis que se font tout petits les salariés devant être médaillés (interprétés par Jean-Claude Frissung, Geneviève Mnich, Maryline Even qui joue la veuve du salarié décoré à titre posthume…), autour desquels s’affaire la secrétaire de direction (Delphine Théodore)...

© Mario Del Curto

Le vernis de la grande famille idéale, de l’entreprise où il fait bon vivre, du partage des valeurs entre salariés et direction, le modèle de participation… se craquelle au fur et à mesure des allocutions "improvisées" des médaillés encouragés à évoquer leur travail, ce qu’ils font en termes très mesurés, presque en s’excusant… mais en révélant progressivement souffrances et mutations du travail. Le rituel est simultanément perturbé par le mécontentement social qui gronde au sein même de l’entreprise et dont les échos sonores parviennent jusque sur les lieux de la cérémonie. Le paternalisme s’effrite, et l’énervement gagne la direction de l’entreprise qui, après avoir fait distribuer dans la salle des papiers appelant à la délation des "agitateurs" (avec primes à la clé), profère des menaces à l’encontre de tous les mauvais travailleurs. Avec beaucoup de sérieux le DRH déclare que toute tentative de suicide sera sévèrement punie… ce qui, évidemment fait sourire, comme de nombreux autres passages empreints d’une ironie décapante, mais ce texte, écrit pourtant dans les années 90, résonne fort dans notre actualité sociale, après les nombreux suicides à France Telecom et dans d’autres entreprises…
On découvre que l’ancêtre fondateur aurait fait fortune dans la coopération avec les nazis en leur vendant des chars pendant l’occupation (on ne peut s’empêcher alors de penser aux usines Renault, nationalisées pour cela à la libération), on apprend que son fils, le patron de l’entreprise est à l’étranger en train de délocaliser une partie de la production… tandis que le "Directeur de la sécurité" (joué par François Levanthal) tient un discours fascisant à l’encontre des salariés revendicatifs avant que les maîtres de cette cérémonie s’empresse de déménager leurs dossiers et affaires personnelles… à l’approche des manifestants en colère qu’on entend gronder aux portes …
Lydie Salvayre, qui écrit des romans depuis les années 80, souvent inspirés par la réalité et explorant particulièrement les comportements humains, après avoir exercé plusieurs années comme psychiatre dans une clinique, a écrit "La médaille" en 1993. Cela explique que l’on parle du gouvernement de Chirac et en franc, ce que l’adaptation aurait peut-être pu actualiser tant ce texte était prémonitoire et la représentation donne l’impression que ce qui se joue est vraiment d’aujourd’hui, en particulier sur la souffrance au travail, les nouvelles formes de "management" pouvant conduire au suicide…

En dépit de quelques regrets (la farandole finale de l’ensemble des acteurs sur l’air de "La chenille qui redémarre", clin d’œil humoristique dont la justification à ce stade du spectacle n’est pas évidente), c’est une belle création, empreinte d’humour caustique et salutaire, sobrement et efficacement mise en scène par Zabou Breitman (surtout connue pour son activité d’artiste au cinéma, devenue réalisatrice en 2006, bien qu’elle ait déjà été lauréate de plusieurs "médailles" pour ses créations théâtrales depuis 2004) qu’il faut s’empresser de découvrir au Rond-Point ou en tournée.
Philippe Laville

Théâtre du Rond-Point
2bis Avenue Franklin Roosevelt
75 008 Paris
Renseignements et réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits mais sur réservation impérative) : 01 44 95 98 21
www.theatredurondpoint.fr

Coproduction Théâtre Vidy-Lausanne, coréalisation Théâtre du Rond-Point
avec le soutien du Théâtre Nanterre-Amandiers, ce spectacle sera ensuite en tournée du 13 au 23 octobre à Lyon, le 9 novembre à Corbeil, le 13 novembre à Martigues, les 16 et 17 novembre à Fribourg, le 20 novembre à Saint-Raphaël, les 23 et 24 novembre à Angoulême, les 26 et 27 novembre à Vélizy, le 30 novembre à Neuchâtel, le 2 décembre à Vesoul, le 7 décembre Saint Etienne de Rouvray, le 10 décembre à Colombes, le 14 décembre aux Sables d’Ollones, les 17 et 18 décembre à Grasse…

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