Textes de réflexion

La République et les apprentissages en Information-documentation

Cette contribution de notre ami Jean-Louis Charbonnier au dernier congrès 2005 de la FADBEN de Nice a été publié sur le site de la FADBEN,dans la revue Inter CDI et dans les actes de ce congrès.

Une contradiction traverse les discours, et la posture, de ceux qui ont en charge les affaires de l’éducation nationale, et cela depuis des décennies. Ils proclament à l’envi, successivement ou simultanément, que les pratiques culturelles liées à la lecture sont des pratiques que le système éducatif doit développer, que nous sommes entrés dans une “ société de l’information ” pour laquelle l’école doit remplir un rôle de préparation des élèves, enfin, que les élèves doivent acquérir des compétences méthodologiques pour se rendre capables d’être plus autonomes dans leurs apprentissages.

Pourtant, si l’on examine les instructions pédagogiques que la République adresse à ses professeurs, on doit malheureusement observer que ces propos de tribune (Assemblée, presse) ne se traduisent par aucune instruction pédagogique adressée aux professeurs qui sont en charge à la fois des questions de pratiques culturelles de lecture, d’éducation à la recherche d’information dans les systèmes d’information et de documentation et de formation à des méthodologies de travail intellectuel les rendant plus autonomes : les professeurs documentalistes. Certes, on n’a pas oublié qu’aux professeurs de français avait été dévolue une responsabilité importante en matière de lecture, ni que par le B2i, les instruments informatiques devaient être connus et pratiqués par les élèves, quant à l’autonomie des élèves, il s’agit, par contre, plus souvent d’une préconisation abstraite que de dispositifs concrètement assumés (on l’a vue dans l’affaire des TPE et des IDD).

Autrement dit, dans le champ des pratiques scolaires d’information-documentation, la République n’aurait rien à exiger de particulier à ceux qui sont en charge de ces questions dans (mais aussi à partir de) les Centres de documentation et d’information ! N’y aurait-il rien à apprendre ? Les pratiques d’information-documentation s’apprendraient-elles toutes seules, par ‘imprégnation’, par la magie du lieu, le fluide ou le magnétisme du documentaliste ? La compréhension de ce qu’il faut savoir pour rechercher de l’information dans un système documentaire, accéder à son sens, n’exigerait pas d’apprentissages de la part des élèves, seulement une fréquentation (recommandable !) et rien de plus ?

Depuis plus de 30 ans que les enseignants documentalistes exerçant dans les CDI se sont investis en masse dans cette mission pédagogique de formation des élèves, le silence persistant dans lequel le Ministère de l’éducation nationale maintient ces professeurs au sujet des apprentissages dont ils ont la responsabilité, est un silence coupable. On n’a plus l’excuse de la nouveauté, on n’a plus que celle de l’incompétence. Ou encore, pense-t-on, sans vouloir le dire expressément, que la transmission scolaire de ces savoirs et de ces savoir-faire n’a pas à être engagée et qu’il vaut mieux laisser faire ce que Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron ont appelé la “ reproduction sociale ” qui maintient chacun à sa place, en fonction du “ capital culturel ” dont il hérite. Quoi qu’il en soit, si les professeurs documentalistes ne s’étaient pas mobilisés pour la formation des élèves aux pratiques d’information-documentation, c’est bien ainsi que les choses se passeraient dans notre beau pays.

Le temps de la clarification est venu. Car, enfin, si l’entreprise de former les élèves n’était pas fondée, s’il s’agissait d’une erreur de jugement de ceux qui l’ont pratiquée ainsi que de ceux qui l’ont fondée scientifiquement dans des travaux publiés et disponibles, les censeurs n’auraient pas manqué de le faire savoir, eux qui ont un accès si facile aux principaux moyens de communication ! Le défaut de réponse ne peut pas valoir réfutation ! Alors, considérons comme valide l’hypothèse que ces apprentissages doivent être mis en œuvre, construits et, par conséquent, conçus.

Il s’agit donc bien d’une question politique et pas seulement d’une affaire privée entre les professeurs documentalistes et leur représentation du métier ou entre eux et les élèves d’un établissement particulier. C’est à la société qu’appartient le pouvoir de définir un “ programme d’étude ou de formation organisé dans le cadre d’une institution d’enseignement ou, plus précisément, ensemble cohérent de contenus et de situations d’apprentissage mis en œuvre dans une progression déterminée ” . Cette définition est celle que Jean-Claude Forquin donne du “ curriculum ”. Les auteurs qui se sont exprimés sur le sujet ont mis en lumière qu’on pouvait faire la catégorisation des curriculums de la manière suivante :

 Curriculum explicite ou prescrit ou formel : les éléments qui le constituent sont publics et résultent d’une volonté d’affichage dans le cadre du système scolaire (c’est le cas des programmes et instructions des différentes disciplines scolaires enseignées dans les établissements français).

 Curriculum implicite ou caché : les éléments qui le constituent ne sont pas affichés et bien souvent ne sont même pas perçus, y compris par ceux qui les mettent en œuvre. Ils peuvent coexister avec des éléments curriculaires explicites et parfois y faire obstacle : Philippe Perrenoud a ainsi mis en évidence dans ce qu’il a appelé “ le métier d’élève ” tout ce que celui-ci devait apprendre et qui n’était pas affiché dans le curriculum explicite, les “ allants de soi ”.


Si nous nous interrogeons sur la situation de l’information-documentation dans le cadre de cette catégorisation, il est patent qu’elle n’est que du côté du curriculum caché et pas du tout du curriculum prescrit ou explicite. En effet, si la circulaire de mission de 1986 affirme bien que les professeurs documentalistes ont une mission pédagogique, elle ne dit rien de ce qu’il faut faire apprendre aux élèves sous la forme d’un “ ensemble cohérent de contenus et de situations d’apprentissage mis en œuvre dans une progression déterminée ” , elle ne constitue donc pas un curriculum. Certains pourront objecter que des éléments curriculaires existeraient, par exemple dans le “ B2i ” ou dans les programmes de certaines disciplines qui énoncent des compétences qui s’attachent à l’information-documentation. Pour autant, s’agit-il de ce que nous attendons ?

 Pour le “ B2i ”, il s’agit plus d’acquérir des habiletés instrumentales, qui supposent souvent des compétences informationnelles non explicitées dans lesquelles les professeurs documentalistes se glissent, en contrebandiers, pour prendre leur part dans la formation des élèves, les notions et compétences en information-documentation n’y sont pas identifiées comme telles, le B2i peut provoquer des situations où ces apprentissages pourraient trouver leur place ;

 Pour les programmes de certaines disciplines, ces compétences sont, légitimement, asservies aux objectifs de la discipline et laissent de côté toute idée de cohérence touchant aux savoirs et compétences en information-documentation. Ceci n’est pas un reproche fait aux disciplines mais à ceux qui se satisferaient de ce niveau de prescription curriculaire.

Cette situation ne satisfait personne, pas même sans doute, l’institution, puisqu’on a vu fleurir des instructions rectorales, assez diverses sinon contradictoires entre elles, énonçant des objectifs, des référentiels ou autres listes de savoirs et compétences à faire acquérir. La FADBEN s’est, et de longue date, attelée à la tâche d’étudier et de définir des éléments qui pourraient constituer, finalement une sorte de curriculum. D’autres, dans le périmètre de l’enseignement scolaire ou universitaire se sont également penchés sur la question. C’est dire que l’absence dans ce domaine de la puissance publique, en tant qu’elle représente la société, pèse lourdement, car il n’y a qu’elle qui ait le pouvoir d’’instituer’ un curriculum explicite. Cette instauration ne peut être laissée en attribution au niveau local (établissement, bassin, département voire Académie) pour plusieurs raisons :

 Parce que c’est au niveau du pays que cette définition prend tout son sens (la Grande Bretagne vient de nous en faire la démonstration) ;

 Parce que c’est collectivement que cela doit être réfléchi entre les experts, les praticiens, et que la recherche peut se développer, que les acteurs peuvent prendre part aux expérimentations, analyser et juger ;

 Parce que cela doit être érigé dans un souci de cohérence et de progressivité.

Tout cela, les disciplines scolaires “ établies ” en bénéficient déjà, même si ces constructions curriculaires, jamais achevées, sont sans cesse remises en chantier. L’information-documentation n’a pas la chance de connaître les affres de la définition des programmes, des compléments aux programmes, c’est bien dommage. À ceux qui objecteraient que ce serait la perte de leur liberté pédagogique, je répondrai que cette liberté réside dans le pouvoir de concevoir la résolution des problèmes d’apprentissage auxquels nous sommes confrontés dans notre métier, pas dans celle d’instaurer soi-même sa propre loi, là où c’est à la nation de le faire. Certains s’inquiètent, aussi, de voir ainsi une discipline supplémentaire émerger dans le “ paysage ” pédagogique avec les problèmes de temps à dégager (pour les élèves, pour les professeurs documentalistes). Pour ma part je ne vois pas où se trouverait le problème : si cette “ discipline ” est utile et nécessaire pour faire réussir la scolarité des élèves et si elle peut prendre sa place en articulation avec les autres disciplines, pourquoi faudrait-il se dispenser de lui faire sa place ? Quant à la question du temps scolaire, l’allongement éventuel, qui serait de toutes façons modeste, ne saurait être considéré comme néfaste que si ce temps était du temps perdu pour l’élève.

Pour finir, une dernière considération : des conditions doivent sans doute être réunies pour que cette institution du curriculum ne soit pas un leurre. Il faut qu’à côté de sa volonté de construire un curriculum en information-documentation, dont on voudrait que la République s’empare, les systèmes documentaires des établissements scolaires soient partout assurés de disposer des personnels scientifiques, pédagogiques et techniques compétents, et de ressources diversifiées et valorisées selon des procédures professionnelles validées.

Information et démocratie : formons nos citoyens est le thème de notre congrès, alors, que la République se souvienne qu’il fut un temps où elle mena une bataille équivalente lorsqu’elle voulait instituer l’école obligatoire !

Le 5 avril 2005

Bibliographie :

 Béguin (1996) Béguin, Annette. Didactique ou pédagogie documentaire. Ecole des Lettres collège, 15 juin 1996, p. 49-64. (n° spécial, Quel CDI voulez-vous ?)

 Charbonnier (1995) Charbonnier, Jean-Louis. - La Formation des enseignants et les pratiques d’information-documentation : une contribution à l’émergence d’une didactique de l’information , Colloque Recherche(s) et formation des enseignants , Toulouse, IUFM, 23, 24, 25 février 1995. In : Les Cahiers du CeRF : revue du Centre de recherche sur la formation , septembre 1996, n° 4

 Charbonnier (1995) Charbonnier, Jean-Louis. - Les Contenus de formation . In : Elaboration des dispositifs de formation IUFM en documentation : actes de l’Université d’été organisée par la FADBEN et l’IUFM de Rouen, du 25 au 29 octobre 1993. FADBEN, 1995

 Charbonnier (1997) Charbonnier, Jean-Louis. - Les ‘Apprentissages documentaires’ et la didactisation des sciences de l’information . In : Spirale : revue de recherches en éducation, janvier 1997, n° 17 .

 Charbonnier (2003a) Charbonnier, Jean-Louis. - Peut-on parler d’une formation à l’information documentaire de la "maternelle à l’université" ?. Esquisse (éducation-formation-cognition-société) / IUFM d’Aquitaine, juin-août 2003, n° 28-33, p. 84 sq. <http://www.aquitaine.iufm.fr/recherche/esquisse/index_esquisse.php>

 Charbonnier (2003b) Charbonnier, Jean-Louis. - Place du curriculum en information-documentation dans la formation des élèves, des étudiants et des enseignants. In : Assises nationales pour l’éducation à l’information, Paris, 11-12 mars 2003. L’éducation à l’information et à la documentation : clef pour la réussite de la maternelle à l’université : préactes. URFIST de Paris, 2004. P. 22 sq. <http://www.ccr.jussieu.fr/urfist/Assises/Assises.pdf>

 Coulon (1999) Coulon Alain. Penser, classer, catégoriser : l’efficacité de l’enseignement de la méthodologie documentaire dans les premiers cycles universitaires. Paris : Laboratoire de recherches ethnométhodologiques, Université Paris 8, 1999. 65 p.

 Duplessis (2000) Duplessis Pascal, Dubois Michèle, Lenoir-Donzeau Annie. Les savoirs documentaires : amorce d’une réflexion sur les savoirs documentaires et leur didactisation au collège [en ligne]. Académie de Nantes, 8 novembre 2000.
http://www.ac-nantes.fr/peda/disc/cdi/peda/duplessis/savdoc1.htm>

 Goody (1993) Goody, Jack. - La raison graphique. Paris, Minuit, 1993

 Jeanneret (2000) Jeanneret, Yves. -Y a-t-il (vraiment) des technologies de l’information ?. - Lille, 2000

 Perrenoud (1994), Philippe. - Métier d’élève et sens de l’expérience scolaire. Paris : ESF, 1994
 Perrenoud (1995) Perrenoud, Philippe. - De la fabrication de l’excellence scolaire à la fabrication de l’échec : post-scriptum. http://www.unige.ch/fapse/SSE/teachers/perrenoud/php_1995/1995_03.html consulté le 27 novembre 2002

 Pochet (1995) Pochet, Bernard. Pour une didactique de l’accès à l’information. Lettre d’information [en ligne], mai 1995, n° 6.

 Rayou (2001) Rayou, Patrick (coord.). Entrer, étudier, réussir à l’université. Revue française de pédagogie, 2001, n° 136. 206 p.

 Serres (2004) Serres, Alexandre. - la triple dialectique des contenus de formation à la maîtrise de l’information. In : Assises nationales pour l’éducation à l’information, Paris, 11-12 mars 2003. L’éducation à l’information et à la documentation : clef pour la réussite de la maternelle à l’université : préactes. URFIST de Paris, 2004.
http://www.ccr.jussieu.fr/urfist/Assises/Ass-Serres.htm Consulté le 13 février 2005

vous pouvez nous donner votre avis sur documentalistes@snes.edu

Autres articles de la rubrique Textes de réflexion