Textes de réflexion

L’Information documentation : une formation à imposer

Cette contribution est parue en 1999.

L’Information Documentation ne fait toujours pas l’objet d’une formation systématique dans le second degré en France. Pourtant, les programmes disciplinaires prescrivent, explicitement ou implicitement, la recherche documentaire ; les parcours diversifiés, les travaux croisés, les TIPE, les TPE, induisent l’acquisition de savoirs heuristiques et informationnels, et d’une façon plus générale, construire des savoirs, n’est - ce pas d’abord traiter de l’information ?

Or, la majorité de nos élèves sont en réelle difficulté lorsqu’il s’agit de questionner un sujet, trouver et exploiter une documentation. Les multimédias et surtout l’Internet, aussi attractifs soient- ils, exigent une activité intellectuelle complexe et une grande expertise informationnelle liées à leur interactivité et au caractère éphémère des informations. On ne peut continuer à faire comme si la simple mise à disposition des ressources dans un CDI - ou ailleurs - suffisait.

Il n’est pas vrai que les élèves fréquentent spontanément les CDI, il n’est pas vrai qu’ils en attendent quelque chose, il n’est pas vrai qu’ils aimeraient lire si la télé ou les jeux électroniques ou les multimédias leur en laissaient le temps, il n’est pas vrai qu’il suffise de lire ou de regarder un document pour en apprendre quelque chose, pour le comprendre. [1]

Un événement marque le dixième anniversaire du CAPES de documentation : de nouvelles épreuves (pour la session de 2001) viennent d’être rendues publiques et montrent l’avènement d’une discipline puisque la légitimité du concours ne vient plus des options (lettres, histoire, géographie, langues vivantes, etc.&) mais des disciplines universitaires de référence que sont les sciences de l’information et de la documentation, contextualisées dans le domaine des pratiques enseignantes du second degré. C’est bien parce qu’il y a quelque chose à connaître dans ce domaine qu’il y a quelque chose à apprendre ! Au reste, on pourra faire quelque publicité aux travaux dirigés par Alain Coulon [2] sur les étudiants de l’Université Paris 8 (Saint-Denis) montrant l’efficacité extrême des enseignements de méthodologie documentaire dans la réussite de leur parcours universitaire. Ils montrent que, pourvu qu’on assure leur intégration dans les curriculums universitaires, ces enseignements produisent des effets considérables sur les résultats universitaires d’étudiants dont le trait majeur n’est pas d’être des « héritiers ».

S’il en est ainsi, il faudra bien aller au bout de cette idée que le CDI c’est un service de documentation plus une valeur pédagogique ajoutée. De celle-ci, on a souvent, quand on l’a, une vision très pauvre fondée sur la survivance dans les représentations des balbutiements de la « pédagogie documentaire » qui s’est construite dans les années 70. C’est ainsi qu’on parle encore « d’initiation des élèves de 6e aux techniques documentaires », de l’apprentissage des « étapes de la recherche documentaire ». Ne renions pas ce passé, il a fallu commencer. Aujourd’hui, la « pédagogie documentaire » ne peut se limiter à une présence pédagogique émaillée de quelques actes d’enseignement dispensés à quelques classes. les apprentissages à conduire sont beaucoup moins génériques qu’on le croyait autrefois mais beaucoup plus spécialisés et multiples car ils doivent passer par des contextes très divers afin d’atteindre leurs buts de formation intellectuelle, culturelle et citoyenne. les savoirs visés sont des savoirs de la pratique (pas uniquement des savoir-faire), et des savoirs en information documentation identifiés. La présence pédagogique s’appuie sur des démarches didactiques qui s’inscrivent souvent, mais pas uniquement, dans des partenariats avec des enseignants d’autres disciplines.

Des apprentissages spécifiques sont nécessaires dont la cohérence et le suivi doivent être assurés par les enseignants documentalistes si l’on entend développer chez les élèves des compétences solides pour la poursuite de leurs études et leur vie professionnelle. Ces apprentissages concernent les savoirs des sciences de l’Information documentation qui ne sont pas des savoirs technologiques. Or la confusion est entretenue entre les notions du domaine de l’Information documentation comme les opérateurs logiques pour élaborer des équations de recherche, l’indexation, les mots-clés, les thésaurus, et d’autres concernant la maîtrise des outils comme la structure des ordinateurs, les systèmes d’exploitation, les modems, routeurs, etc. qui sont du domaine technologique.

La mise en oeuvre de ces formations est encore plus confuse puisqu’elle est prévue par "tel professeur particulièrement compétent". En informatique ? En documentation ? On peut se poser la question, l’option informatique ayant été supprimée et les documentalistes n’étant jamais cités même lorsqu’il s’agit d’activités sur le logiciel documentaire du CDI ou du travail sur les CDROM encyclopédiques. Le refus du Ministère de créer un GTD en Information -documentation et de s’engager sur un taux d’encadrement en enseignants documentalistes, vont dans le même sens : nier l’existence de ces savoirs et la nécessité de les enseigner méthodiquement. Il prend ainsi une lourde responsabilité quant à la réussite des élèves et à l’enjeu que représente pour un pays, la maîtrise de l’information par ses citoyens.

La liste des savoirs à construire en sciences de l’information est longue : notions de « source », de « référence documentaire », de « fichier », de « langage documentaire », de « champ » et de « réseau sémantique », de « pertinence », de « condensation de l’information » ; elle pourrait encore s’allonger avec les notions d’outil ou de produit documentaires, la notion de classement (etc.). Tout un programme de réflexion, d’expérimentation et de définition pourrait s’ouvrir, au croisement de nombreuses disciplines pour repérer, problématiser les savoirs de référence, les prescriptions institutionnelles et étudier ce qu’ils peuvent devenir dans les pratiques réelles d’enseignement apprentissage, c’est-à-dire, entreprendre leur didactisation. Ces savoirs-là sont requis. Il ne s’agit pas seulement de savoir-faire ou de savoir être hors du champ de la représentation conceptuelle, il n’y a pas de construction de savoirs sans construction de concepts.

Pourquoi, dans la « culture commune » que l’on cherche à fonder chez les élèves, les apprentissages portant sur les processus d’information, à la croisée des matières scolaires ne pourraient pas dégager des voies de pratiques interdisciplinaires fécondes en même temps qu’elles contribueraient à combattre les discriminations culturelles qui sont à l’oeuvre au sein même de nos établissements scolaires ?

Puisque la formation à l’information est reconnue par beaucoup [3] comme un enjeu de notre temps qui voit se multiplier jusqu’à la profusion les sources d’information, prenons la au sérieux et inscrivons dans les curriculums scolaires l’information documentation, déclinons-en les objets d’apprentissage (notions, concepts, méthodes, pratiques) afin de clarifier les attentes de chacun et de mieux pouvoir jouer cartes sur table.

Contribution du groupe documentation à l’Observatoire national des programmes et des pratiques. Jean-Lous Charbonnier, Danielle Courtoux, Jean-Pierre Hennuyer

Supplément au n°509 de l’Us du 13 novembre 1999

P.-S.

Nous publierons prochainement la réactualisation de cette contribution.

Notes

[1Robine, Nicole. Les jeunes travailleurs et la lecture. La documentation Française, 1984.- Donnat, Olivier ; Cogneau, Denis. Les pratiques culturelles des Français, 1973-1989. La Découverte/La Documentation Française, 1992. Lahire, Bernard. La Raison des plus faibles. Presses Universitaires de Lille, 1993.

[2Penser, classer, catégoriser : l’efficacité de l’enseignement de la méthodologie documentaire dans les premiers cycles universitaires, le cas de l’université de Paris8 Saint-DENIS. Laboratoire de recherches ethno méthodologiques. Université de Paris 8, 1999, 65 P.

[3Formation à l’usage de l’information : rapport du groupe de travail interministériel présidé par Hervé Serieyx, in : Former et apprendre à s’informer : pour une culture de l’information. ADBS éditions 1993. - Pouzard, Guy. Rapport officiel de l’Inspection Générale de l’Education Nationale sur l’utilisation du multimédia dans les enseignements. MEN, 1997.

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