Actualité théâtrale

Jusqu’au 9 décembre au Théâtre National de la Colline

" Je disparais " Partenaire Réduc’snes

Arne Lygre est né en 1968 en Norvège. D’abord acteur, il écrit sa première pièce à vingt-cinq ans. Il en a écrit 7 dont 3 ont été représentées en France. De son passé d’acteur, il a gardé le goût des jeux de rôles et du dédoublement.

Dans "  Je disparais " , deux femmes à la vie sans histoire doivent quitter leur maison parce qu’elles n’y sont plus en sécurité. Pourquoi, on ne le sait pas trop, invasion, guerre civile, révolution ? La première attend son mari, qui ne viendra pas, la seconde sa fille pour laquelle elle semble s’inquiéter, mais au fil de la pièce, on n’en est plus très sûr. Pour Stéphane Braunschweig, le metteur en scène, « les personnages de "  Je disparais " avaient une identité sans avoir d’histoire, d’un coup leur vie bascule, ils ont une histoire, mais elle fait vaciller leur identité ». En fait Arne Lygre ne décrit pas la situation mais ce qu’elle provoque chez des êtres jusqu’alors sans histoire. Ces deux femmes, « Moi » et « Mon amie » vont donc partir. Mais émigrer, ce n’est pas seulement quitter le confort de sa maison, c’est être jeté hors de ses repères, être obligé de s’installer dans une nouvelle vie, peut-être s’inventer une autre histoire, comme on le voit avec les demandeurs d’asile en France aujourd’hui. Les répliques de « Moi » et « Mon amie » finissent par construire un monde autour d’elles. Ces jeux de rôles apportent un exutoire à leur angoisse. Ils leur permettent de relativiser, ce pourrait être pire ! Mais s’inventer une autre vie, se projeter dans des situations imaginées, leur permet-il d’échapper à la solitude ? On pense bien sûr à Ibsen, car la tonalité d’ensemble est sombre, les deux femmes sont ensemble, se parlent, mais le point de vue de chacune est irréductible à celui de l’autre et elles n’échappent pas à la solitude. On est envahi par une impression d’étrangeté avec aussi des touches d’humour.

L’écriture d’Arne Lygre est minimaliste, mais précise et originale. Les dialogues se mêlent aux voix intérieures. Les dialogues des deux femmes sont entrecoupés de commentaires sur leurs actes, sur les gens qu’elles imaginent. Elles parlent parfois d’elles à la troisième personne et se regardent vivre les rôles qu’elles se sont créés dans leur exode. C’est dérangeant, on ne sait plus ce qu’est le personnage, quelle est sa part de vérité, sa part de mensonge ou de fable.

La mise en scène de Stéphane Braunschweig sert avec bonheur ce monde ambigu où l’apparence s’impose aux hommes, les condamne à être seuls et à jouer sans cesse. Il accorde une grande importance au moindre déplacement, aux silences et aux signes. Les situations intrigantes trouvent leur écho dans le décor : un fauteuil de cuir qui semble être un point d’ancrage dans le réel, l’image du bonheur familial, devient très dérangeant quand on le retrouve collé au plafond à l’envers. Les acteurs servent ce texte avec une intelligence rare. Annie Mercier compose un « Moi » tout en force imaginée, Alain Libolt apparaît en mari ambigu à souhait, mais on pourrait tous les citer.

Tout cela entraîne le spectateur dans un voyage imaginaire intrigant, un peu dérangeant et très stimulant.

Micheline Rousselet

 

Du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30

Théâtre National de La Colline

15 rue Malte-Brun, 75020 Paris

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 44 62 52 52

www.colline.fr

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