La crise du travail enseignant

Intervention colloque Collège mardi 5 avril 2011 : souffrance au travail ou métier en souffrance ?

« L’empreinte anthropologique du travail sur nos vies vaut bien qu’on lui consacre au moins autant d’attention que celle qu’on accorde à l’empreinte écologique sur la nature » Y. Clot, Le travail à cœur. Pour en finir avec les risques psycho-sociaux, La Découverte, 2010

Les gros titres sur les difficultés du métier ne manquent pas. Ces derniers mois, la question de la violence à l’école a mis sous les feux de la rampe médiatique les conditions parfois dramatiques dans lesquelles les profs exercent. Au point où la mobilisation des enseignants a bien souvent été présentée comme un ras le bol de la profession face au problème de violences, notamment dans les banlieues défavorisées.

(Une analyse combien réductrice, dont le ministre s’est emparé avec l’annonce d’états généraux sur la sécurité à l’école pour résoudre le problème !)

S’il ne s’agit pas de nier ces difficultés qui génèrent exaspération et profond malaise, il est urgent d’interpeller les média et l’opinion, et de permettre la réflexion de la profession, sur les difficultés plus « ordinaires », sur l’ensemble des violences symboliques qui se traduisent bel et bien par une souffrance au travail.

Bien des enquêtes récentes montrent qu’aujourd’hui tous les voyants sont au rouge. Parmi les études menées, de nature fort diverse, on peut noter que le ministère lui-même, par l’intermédiaire de la DEPP (enquête de 2008), n’élude pas totalement le constat. L’enquête commanditée par cet organisme, qui présente entre autres objectifs affichés de « décrypter les raisons du malaise ressenti par une partie des enseignants » aborde, à propos des conditions de travail, les principales difficultés de métier et le malaise enseignant. Une réalité qui concerne personnellement 67% des enseignants interrogés, qui est liée à l’absence de reconnaissance professionnelle en premier lieu, mais aussi aux conditions de travail. Autre signe révélateur : 27% déclarent vouloir cesser d’enseigner, tout particulièrement les enseignants en milieu de carrière.

Toutefois, si tout le monde s’accorde peu ou prou sur le constat, les interprétations et les perspectives de réponse épousent des trajectoires assez divergentes.

En effet, on voit apparaître dans d’autres secteurs d’activité (et notamment les entreprises récemment privatisées), une réponse très compassionnelle qui ne remet guère en cause l’organisation du travail, ses conditions d’exercice, le rôle du nouveau management et de l’ « évaluationite » aiguë et ses effets délétères sur les personnels. Cela se traduit par une définition de la santé au travail qui renvoie à l’individu et à ses fragilités psychologiques, au fait qu’il ne dispose plus, à un moment donné, des ressources pour faire face à la difficulté du travail. Il suffirait alors d’un numéro vert pour profs en détresse ou bien d’une assistance personnalisée pour gérer les risques psycho-sociaux...

Comment reprendre la main sur les termes du débat (et notamment sortir de la plainte), alors que les perspectives à court terme sont inquiétantes pour la profession ?

Car nous assistons aujourd’hui à une crise de réalisation du travail, qui ébranle les fondements du métier même. « Le maintien coûte que coûte de la qualité du travail use les énergies. Et les professeurs, loin d’être aujourd’hui à l’abri de leur fonction, sont désormais parmi les salariés les plus atteints dans leur santé (1) ».

La dérive managériale, les évolutions en cours, notamment concernant l’évaluation des personnels, des établissements (moyens alloués selon les résultats) renvoient les enseignants a un désarroi grandissant : le réel du travail est négligé (faire cours n’est plus considéré comme suffisant), l’imposition grandissante d’indicateurs déconnectés du travail produit des dérives ou des tricheries pour obtenir des résultats conformes à ceux attendus.
Dans l’enseignement, les réformes à l’œuvre dessaisissent les professionnels de leur expertise sur leur savoir-faire. On constate un désarroi grandissant, qui touche les divers métiers de l’éducation. Pour les enseignants du secondaire, le déni qui s’instaure sur ce qui fait le fondement de leur identité professionnelle, à savoir leur attachement à transmettre des savoirs disciplinaires, a des effets délétères. Toute « innovation » (censée répondre aux difficultés, à l’inégalité scolaire) est présentée par l’institution comme située nécessairement en dehors des disciplines et par un empilement de dispositifs impressionnant : évaluation induite par le livret personnel de compétences, accompagnement éducatif, prise en charge de l’orientation, introduction aux forceps de l’histoire des arts avec évaluation au brevet, regroupement disciplinaire, etc

Réformes imposées dans la précipitation et aux forceps selon un agenda politique incompatible avec tout débat au sein de la profession. Dès lors, les transformations du travail qui sont à l’œuvre échappent de plus en plus à ceux qui le font : « je ne sais plus ce que je fais... » est un ressenti qui s’exprime de façon récurrente.

D’autre part, se profile une réforme de l’évaluation des personnels, où le « mérite » aurait plus de place, où le chef d’établissement beaucoup plus de poids, et qui serait centrée, à l’instar de ce qui se fait ailleurs (et pas seulement dans le secteur privé), sur une obligation de résultats et non plus sur une obligation de moyens.
Ce qui est méritant devient alors ce qui est évaluable par une série d’indicateurs et de mesures et qu’importe s’ils sont déconnectés du réel de l’activité. La réalisation de « projets » s’inscrivant dans le cadre de l’autonomie des établissements permettra outre d’obtenir des moyens pour travailler, mais aussi un avancement dans sa carrière : double reconnaissance certes… qu’importe donc si la personne ne se reconnaît plus dans le travail qu’elle fait ?

Mais parallèlement, nous sommes peut être à cours d’idée pour produire des contre-propositions aux logiques managériales. Or, il y a un enjeu décisif aujourd’hui à ce que ce soit le milieu lui-même qui puisse définir, collectivement, les critères de qualité du travail. Cela nécessite, au niveau syndical, de s’interroger concrètement sur les dispositifs à mettre en œuvre, pour que puisse avoir lieu le débat nécessaire, pour aider les professionnels à se ressaisir de leur travail et en disputer les contenus et l’organisation aux décideurs.
Car dans le même temps, la formation initiale est sacrifiée, et l’enseignant croule sous les prescriptions qui se démultiplient, sous l’injonction d’appliquer quelques bonnes pratiques, sur fond de diversification et d’empilement des taches.

Les résultats d’un tel travail de recherche, comme ceux de l’enquête menée par C. Hélou et F. Lantheaume (2), corroborent l’idée que les défis du métier sont tels aujourd’hui que les réponses individuelles ou les bricolages institutionnels n’y suffiront pas pour les relever. La question du collectif de travail, qui ne peut se confondre avec l’exhortation vague d’un « travail en équipe » où se déploierait les bonnes pratiques impulsées par une nouvelle hiérarchie intermédiaire, doit être aujourd’hui portée comme un enjeu essentiel par la réflexion syndicale.

D’ailleurs, bien des organisations ont commencé à s’en emparer, en travaillant notamment en partenariat avec des chercheurs (Sud-PTT, CGT métallurgie et groupe Renault par exemple). Au sein de la FSU, le SNUIPP vient de lancer un partenariat avec l’équipe de psychologie du travail du CNAM, engageant, dans une démarche de recherche en clinique de l’activité, plusieurs secrétaires nationaux. L’Institut de Recherche de la FSU vient de publier , suite à plusieurs années d’activité du « chantier travail » un ouvrage qui relaye le fruit de la rencontre entre chercheurs, enseignants et syndicalistes.

D’autre part, au niveau des S3, les initiatives se multiplient autour de ces questions : plusieurs stages ont eu lieu ou sont programmés, associant des chercheurs (ergonomes ou équipe du CNAM), l’Institut de recherche de la FSU et militants, notamment ceux en charge de la formation syndicale. C’est le cas notamment à Rennes, Aix-Marseilles, Reims, Poitiers, Bordeaux.

Ce sont là des chantiers en cours, vécus comme tels, une sorte d’aventure au long cours tant il s’agit d’approches nouvelles qui impliquent aussi d’explorer des voies encore relativement peu empruntées : s’informer de ce que font les collègues, prendre en charge en quelque sorte les controverses de métier, la « dispute » professionnelle sur ce que « faire du bon travail » veut dire, non pour créer un nouvel prêt à penser organisationnel ni pour impulser de « bonnes pratiques » mais parce que cela permettra de renforcer la vitalité collective de l’activité, et au-delà, de refonder un collectif combatif pour défendre un travail de qualité, mais aussi pour penser un métier non pas fossilisé mais qui se réinvente et se pose, encore et toujours, la question de son rôle dans une école de la réussite pour tous.

Alice Cardoso

(1) Yves CLOT, Le travail à cœur, la Découverte 2010, page 60
(2) C. HELOU, F. LANTHEAUME, La souffrance des enseignants. Pour une sociologie pragmatique du travail enseignants, PUF, 2009

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