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HISTOIRE-GEOGRAPHIE : UN COLLOQUE, DE VRAIS DEBATS POUR L’AVENIR

Les 12, 13, 14 décembre, se tenait à Paris un colloque : Apprendre l’histoire et la géographie. Organisé par l’Inspection générale d’histoire et géographie, avec le soutien de la Direction des enseignements scolaires du ministère, il a réuni 300 personnes, tant du premier que du second degré et de l’enseignement professionnel, inspecteurs pédagogiques, formateurs, universitaires, historiens et géographes. Les syndicats avaient été invités, ainsi que les fédérations de parents d’élèves : seul le SNES était présent. L’APHG et l’AFDG (Association française pour le développement de la géographie) étaient aussi présents

Objectifs

Ce colloque avait pour ambition de se placer dans la lignée des grands colloques de Montpellier en 1984 pour l’histoire, d’Amiens en 1991 pour la géographie. Sans visée directe avec un quelconque travail sur les programmes de l’enseignement, il voulait faire se croiser, pour la première fois, le regard d’historiens et de géographes, pour réfléchir à une « refondation » de nos disciplines, en ce début de XXIe siècle. Ouvrir des chantiers pour la décennie à venir, pour redynamiser ces disciplines.

De vrais débats

Au cours de plusieurs tables rondes, de dialogues, et de 20 ateliers, le colloque a été marqué par de vrais débats alimentés, notamment, par des universitaires d’horizons très divers. Voici quelques-uns des fils conducteurs du colloque.

Une culture historique et géographique pour tous. Quelles finalités, quels enjeux ?
Les finalités culturelles et intellectuelles n’ont pas été mises en question, pas davantage que la finalité civique : nécessaire à la constitution d’un pacte social, elle serait à fonder sur la transmission d’un héritage, ce que nous avons contesté, appelant à réfléchir à une dimension civique fondée sur un projet commun, pour mettre nos élèves en capacité d’agir. Par contre, plusieurs enjeux ont été réaffirmés avec force : d’une part, la dimension critique de nos disciplines, leur rapport étroit avec la recherche de la vérité ; d’autre part, leur rôle essentiel dans la compréhension du monde contemporain. Non pour former de futurs historiens et géographes, mais pour tous, pour former de futurs acteurs de la vie sociale. Des pistes ont été ouvertes ou rouvertes en ce sens.
D’où l’interrogation sur la façon de repenser aujourd’hui les liens entre les disciplines d’enseignement histoire et géographie, qui fut sans doute le débat le plus prégnant. Les positions ont été très diverses et très débattues, au-delà du consensus pour le maintien du lien : maintenir dans la complémentarité la distinction des deux disciplines, chacune affirmant ses démarches spécifiques ; penser le lien, voire l’élargir à d’autres domaines (anthropologie, sociologie...) en termes de sciences sociales, les objets étant différents, mais les démarches étant identiques ; rapprocher les deux disciplines, dans une « nouvelle alliance », sur de nouvelles bases fournies par les acquis de l’épistémologie ; lier les deux disciplines en une « histoire-géographie » par un nouveau contrat travaillant sur les sociétés.

Les territoires de l’histoire et de la géographie Quelle place pour l’Etat-nation dans l’enseignement de l’histoire et de la géographie ? Jeux d’échelles, du local au mondial.
Faut-il continuer à enseigner l’Etat-nation, et notamment la France qui a constitué le fondement de notre enseignement depuis plus d’un siècle, dans un monde où d’autres forces semblent prendre le dessus ? Pour les historiens, cela ne semblait pas faire de doute, tant ils ont considéré que c’était la voie pour fonder le « pacte social » que doit construire la discipline historique. De ce fait, un enseignement européo-centré a été repoussé. Pour d’autres, notamment certains géographes, l’Etat est un acteur parmi d’autres, qui met en relation le champ politique, la société et l’espace ; à ce titre on peut alors penser d’autres formes d’organisations, d’autres acteurs, et ainsi dépasser le modèle de l’Etat-nation, pour travailler sur les relations diversifiées entre pouvoir, société et espace. La question des territoires à enseigner est apparue comme une question forte, dans une période où elle est posée par le politique : décentralisation, élargissement de l’Union européenne. Comment prendre en compte l’identité de chacun, devenue aujourd’hui identité plurielle ? Là encore des points de vue se sont affrontés : soit on considère qu’il s’agit d’identités diverses et emboîtées et l’on continue à étudier différents niveaux juxtaposés ; soit on considère que l’identité est, dans un même mouvement, plurielle mais une, et dans ce cas, ce sont les articulations, la complexité, le système, qu’il convient de penser, l’articulation singulier/pluriel.

Quelques absences ou oublis

L’histoire sociale n’était pas au programme. Rien n’a été dit sur ce qui est pourtant un cruel trou noir de nos programmes. Ce sont les géographes qui ont affirmé avec force la centralité du social dans leur discipline. Pourquoi, une fois de plus cet oubli, alors que toute une génération d’historiens travaille ce domaine - génération, il est vrai, non représentée dans les tables rondes ? Il est apparu clairement qu’après des débats parfois houleux, les géographes sont arrivés à des formes d’accord, qui permettent de faire avancer y compris l’enseignement de la géographie dans le secondaire. Ces débats sont restés très « internes » chez les historiens et n’ont pas été portés pour donner de nouvelles dimensions à notre enseignement ; d’où une image sclérosée de l’histoire.

Les professeurs étaient les grands absents de ce colloque qui était inscrit dans le Plan national de pilotage du ministère. Certes de nombreux formateurs sont aussi enseignants de terrain. Certes on ne pouvait pas élargir encore. Pourtant la parole des praticiens aurait pu donner d’autres éclairages. La question alors est de savoir quels moyens on se donnera pour que les professeurs dans leur ensemble participent de cette réflexion.

Quelles suites ?

S’appuyant sur les claires affirmations du ministre X.Darcos en introduction du colloque (place reconnue de l’histoire-géographie tout au long du cursus scolaire ; enseignement non optionnel ; place centrale des disciplines dans la formation), le nouveau doyen de l’Inspection générale, Michel Hagnerelle, géographe, a insisté dans sa conclusion sur la nécessité de redynamiser l’enseignement, de redonner confiance aux professeurs, de les aider à redonner un sens à leur enseignement ; de libérer les initiatives à partir de programmes qui sont des « tremplins » ; d’introduire « plus d’humanité, plus d’hommes, plus d’acteurs », de « redonner son sens à l’activité humaine ». Cette remobilisation doit passer par une formation initiale et continue de qualité : il faut relever « le défi de la formation qui est un défi colossal » et urgent. Les actes du colloque seront publiés au début de l’été. Des actions nationales et inter académiques, de formation et de réflexion, seront organisées par la suite.

Nous ne pouvons que souscrire à ces conclusions. Reste à voir et surtout à nous battre pour une véritable concrétisation, notamment concernant la formation continue. Pour sa part, le SNES participera largement à ce débat. Rappelons que depuis des années nous demandions la tenue d’une réflexion large. Ce colloque en est un élément, qui, par sa qualité nous donne des espoirs, mais il faut aller plus loin : on ne peut pas exclure les professeurs, qui sont et des praticiens et des penseurs en ce domaine, d’un débat qui veut « refonder » l’enseignement de l’histoire et de la géographie pour la décennie à venir. Nous l’avons déjà fait savoir à M.Hagnerelle et M.Nembrini conseiller du ministre. Nous demandons maintenant qu’un processus de débat collectif à l’ensemble des professeurs soit installé dans les académies afin que les enseignants s’approprient et apportent leur pierre aux grands chantiers ouverts par le colloque... et poussent à en ouvrir d’autres.

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