Histoire(s) et mémoire(s)

GUY MÔQUET VERS L’ÉPILOGUE ?

Lundi soir, Xavier Darcos se félicitait de la réussite de la commémoration de Guy Môquet dans les lycées en assurant que « la lettre avait été lue dans plus de 95 % des établissements ».
En réalité, dans une majorité d’établissements, la commémoration n’a pas pris les formes désirées par le pouvoir ; de nombreux professeurs ont refusé d’être associés à la cérémonie, et de lire la lettre dans leur classe. Certes, il s’est trouvé des enseignants qui se sont acquittés de la tâche sans grand enthousiasme, certains proviseurs n’ayant pas hésité à faire un planning de lecture, heure par heure, classe par classe. Parfois un petit texte « explicatif » accompagnait la dite lettre ! Au collège Paul-Vaillant-Couturier d’Argenteuil, une TZR a dû, sur commande, lire la lettre en présence de la ministre de la Culture, pression intolérable dénoncée par les enseignants de l’établissement.
Ailleurs, les proviseurs accompagnés d’élus locaux ont lu la lettre à un petit échantillon d’élèves du lycée, parfois limité aux délégués de classe, tandis que les autres étaient en cours... Quelques lycées, engagés depuis longtemps dans un projet sur l’histoire de la Résistance avec des intervenants extérieurs déjà contactés auparavant, ont saisi l’occasion pour une rencontre avec d’anciens résistants ce jour-là.
La section SNES du lycée Guy-Môquet de Châteaubriant a appelé à participer à la traditionnelle cérémonie du 21 et avoue « avoir bien du mal à retrouver [dans la médiatisation du 22] l’esprit de la Résistance ».
QUEL BILAN ?
L’injonction présidentielle a suscité de nombreux débats dans les salles des profs : fallait-il s’emparer de l’occasion et subvertir la prescription du chef de l’exécutif, au risque de prendre une position politique ouverte devant nos élèves, ou refuser une commémoration qui nous transformait en « fonctionnaires aux ordres » en dehors de toute considération pédagogique ? Le SNES a opté pour un refus de la lire le 22 octobre dans des conditions de cérémonie ne permettant pas selon nous un travail pertinent et nous présentant comme une courroie de transmission d’un message moralisateur et patriotique qui n’a rien à voir avec l’enseignement de l’histoire. Cette volonté de ne pas cautionner cette commémoration au sein des lycées ou des collèges ne remet pas en cause la pertinence de commémoration au sein de la société civile. De même, l’enseignant, tenu à un souci de neutralité dans l’exercice de son métier, peut tout à fait exprimer publiquement son désaccord à l’extérieur, comme tout citoyen. Dans de nombreux établissements des enseignants et des associations ont organisé des rassemblements pour contester la venue de membres du gouvernement ou d’élus locaux qui s’étaient invités à la cérémonie de lecture. Ainsi devant l’opposition des enseignants, le président Sarkozy n’est finalement pas venu au lycée Carnot à Paris. Au collège Guy-Môquet du Havre, outre le boycott de la cérémonie, une élue du SNES a lu devant les invités un message des enseignants expliquant les raisons de leur refus.
INDIGNATION
Enfin, de nombreux professeurs travaillant dans la durée avec des associations d’anciens résistants ou de déportés, présentant chaque année le concours national de la Résistance, nous ont témoigné de leur indignation sur cette commémoration et cette obligation de lecture. D’anciens résistants eux-mêmes ont refusé de lire la lettre dans les lycées.
Refuser la cérémonie du 22 octobre ne remet pas en cause l’intérêt pédagogique du témoignage des survivants. Les enseignants continueront, loin de toute agitation médiatique et de toute instrumentalisation politique, à les utiliser dans un cadre construit dans le respect des programmes.
Alice Cardoso, Valérie Sultan

La position du SNES (L’US magazine du 15 septembre 2007) émane d’un débat parmi les syndiqués, dans les instances délibératives du syndicat. Dans la discussion, les professeurs d’histoire-géographie ont pris une place importante étant donné les enjeux qui interrogeaient la nature même de leur discipline. La réflexion du CVUH a été précieuse dans le débat.
Cet article et le communiqué de presse qui a suivi ont suscité de très nombreux témoignages de professeurs de lycées, mais aussi de collèges de toute la France. Ce sujet touche les enseignants, que les positions soient unanimes ou donnent lieu à controverse au sein des établissements.
Merci à tous ceux qui ont participé à ce débat, nous ont envoyé leur contribution, leurs textes d’AG, leurs motions, les lettres adressées aux élus locaux, aux IA, à la presse.
Grâce à vous, nous avons pu répondre aux nombreuses sollicitations des media, être assurés que la mobilisation des enseignants sur ce sujet était forte et que la position arrêtée par le SNES emportait une large adhésion.
Malgré les dénégations du gouvernement, c’est une véritable opposition qui s’est construite, s’appuyant sur nos convictions quant à notre métier et à nos missions.

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