Appel : Quelle place pour les humanités aujourd’hui ?

Edouard Aujaleu

L’adieu aux humanités ?

« Ce qui, depuis le temps de Cicéron, porte le nom d’humanitas, constitue au sens le plus strict et le plus large l’une des conséquences de l’alphabétisation »
P. Sloterdijk

A l’heure actuelle, moins de 11% des élèves des lycées sont inscrits en série L. Ce reflux présage-t-il d’un effacement « comme à la limite de la mer un visage de sable » ?
Cette voie dite littéraire – mais l’est-elle encore ? –, quand elle n’est pas le résultat d’une orientation négative, n’est plus prisée que par les élèves attirés par les options artistiques. Il semble donc nécessaire de réfléchir à une refonte de cette série. Mais celle-ci est-elle pensable hors d’une réorganisation de toutes les séries générales ?
Le contenu classique des « humanités » était constitué de langues anciennes, de littérature et de grammaire, ainsi que de savoirs historiques. Le triomphe moderne des sciences portées par des intérêts techniques rend-elle une telle culture anachronique ? On pourrait le penser, si on constate que le désamour de la voie L a commencé avec la disparition d’un enseignement conséquent de mathématique et de science dans cette série.
Dans la situation présente, du fait de l’écart considérable des horaires de philosophie dans les diverses séries, mais plus fondamentalement par son rapport aux textes et à l’écriture, la philosophie est identifiée à une matière « littéraire » ; alors que son histoire témoigne d’une réflexion ininterrompue sur les sciences et d’un débat permanent avec elles. Les connaissances scientifiques ne sont pas seulement des instruments d’un « arraisonnement » de la nature et de l’homme, la nouvelle « barbarie » dénoncée par M.Henry : « Voici devant nous ce qu’on n’avait en effet jamais vu : l’explosion scientifique et la ruine de l’homme. Voici la nouvelle barbarie dont il n’est pas sûr cette fois qu’elle puisse être surmontée. » Il serait plus judicieux d’estimer que la connaissance de plus en plus compréhensive de l’univers et la maîtrise de notre environnement sont incontestablement des éléments du développement de l’humanité. La régression résiderait plutôt dans la dissociation radicale des deux cultures : « littéraire » et « scientifique ».
Outre le fait d’être perçue comme une discipline pour littéraires, la philosophie court un autre danger, celui d’être identifiée à une « culture générale » aux contours mal définis et qui pourrait être remplacée aisément par des cours de communication. Or, l’apport intellectuel de la philosophie n’est pensable que si on en reconnaît les problématiques, les méthodes et le corpus de textes.
Une réforme des séries de l’enseignement général n’aura de sens que si elle s’appuie sur une pensée des humanités modernes. L’homme de l’âge de la « techno-science » ne pourra être artisan de son propre destin que s’il est capable d’interpréter la culture de son temps, d’en renouveler le sens et de s’y situer lui-même. Et si la formation des futurs administrateurs comportait un enseignement prolongé d’histoire, de philosophie, de théorie juridique, de sociologie ou de littérature, on pourrait s’attendre, de leur part, à moins de comportements à courte vue. Quelles que soient les filières, la culture de l’avenir ne peut se passer d’un enseignement conséquent de philosophie. C’est ce dont témoignait Derrida, dans L’Humanité : « L’humanité plurielle, c’est aussi l’enjeu des vieilles et jeunes humanités, plus menacées que jamais dans l’école, la recherche et l’université. Les humanités (la langue, les œuvres de la philosophie, de la littérature, des arts, etc.) restent le dernier lieu où peut encore « se présenter », comme tel, le principe d’une parole et d’une pensée libres, d’une « question de l’homme » affranchie des vieux présupposés, de nouvelles « Lumières » d’une résistance à jamais irrédentiste aux pouvoirs d’appropriation économique, politique, aux dogmatismes de toute sorte. »

Edouard Aujaleu
Président de l’APPEP

Edouard Aujaleu

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