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jusqu’au 1er avril

Dissident, il va sans dire au Théâtre de la Commune - Aubervilliers

Michel Vinaver, né en 1927, a reçu en 2006 le Grand prix du théâtre pour l’ensemble de son œuvre. Celui qui est l’un des plus grands auteurs de théâtre contemporain fut de 1959 à 1967 un dirigeant de l’entreprise multinationale Gillette. Cette expérience marque son œuvre théâtrale d’un regard sans pareil sur le travail dans les grandes entreprises, anticipant souvent sur des évolutions qui seront visibles beaucoup plus tard, notamment en terme de violence et de déshumanisation, de mise en concurrence des salariés entre eux… C’est alors qu’il est PDG de Gillette-France dans les années cinquante, qu’il écrit Les coréens, une première pièce qui connaît d’emblée un grand succès dans des mises en scène successives de Planchon, Jean-Pierre Joris ou Jean-Marie Serreau. A partir de Par dessus bord, il entreprend l’écriture de textes dans lesquels il approche les rapports de l’individu et le l’économique sur les lieux de travail. Antoine Vitez monte Iphigénie-Hôtel, Jacques Lassalle, Théâtre de chambre, A la renverse, Alain Françon, Les travaux et les jours, L’ordinaire.
On retrouve Michel Vinaver, entre 1982 et 1991, professeur d’Etudes théâtrales à Paris III puis à Paris VIII. On a pu apprécier, l’année dernière, sa mise en scène originale de A la renverse, au Théâtre Artistic-Athévains.
Dissident, il va sans dire,
créée le 14/2/78 au Petit TEP à Paris dans une mise en scène de Jacques Lassalle et une scénographie de Yannis Kokkos, est une pièce intimiste qui frappe par son actualité. Elle met en présence Hélène et son fils Philippe, dix sept ans, habitant le même logement d’où le père est parti depuis longtemps. Douze brèves séquences la composent, douze brèves rencontres, croisements, au cours desquelles les deux personnages réinventent la réalité extérieure en trichant mutuellement sur ce qu’ils s’en disent avec un minimum de mots, exprimant tout à la fois complicité et faible communication. Le fils est tour à tour un enfant fragile, attentionné, l’adolescent désœuvré vautré sur la moquette du salon, l’homme du foyer qui est censé rejoindre son nouveau travail dans une entreprise qu’il annonce vite en grève, un jeune homme animé par un désir d’indépendance, un peu rebelle au monde, à ce père chef d’entreprise dont il rejette les rendez-vous, ou l’amoureux jaloux de sa mère cherchant à se remarier. Alors que la mère est tour à tour protectrice, exigeante, complice, copine, femme libérée et surtout une femme seule, se retrouvant au chômage, masquant inquiétude et soucis de santé, il mène aussi loin que possible une passivité extrême, dans sa "dissidence".
Il y a plus de trente ans, avec cette courte pièce, Michel Vinaver annonçait avec une lucidité troublante les évolutions de la société et leurs effets sur l’individu, le développement des familles monoparentales, les difficultés du passage de l’adolescence à la vie adulte dans un monde où le travail fait défaut et où se développent les petits trafics... mais Vinaver ne nous propose pas d’analyse, il nous livre des "bouts de sens", comme autant d’instantanés photographiques, de fragments de situations que constituent chacune des 12 séquences laissant à chaque spectateur le soin de se faire son film complet et son interprétation de la réalité évoquée… Cette courte pièce participe de ce qu’il a nommé son "théâtre de chambre" en juillet 77 "comme il existe une musique de chambre, où la matière se constitue à partir du jeu ensemble d’un petit nombre de voix, de thèmes. Accords et dissonances. Répétitions et variations…"

photo Eric Legrand

Dans le décor assez dépouillé d’une pièce meublée essentiellement d’un fauteuil et d’un téléviseur, sur une moquette où Philippe (bien interprété par Denis Eyriey) laisse traîner un tas de CD, la mise en scène de Laurent Hatat renforce la fragmentation du quotidien, en figeant les acteurs avant le début des séquences, particulièrement la mère (Catherine Baugué). Est également proposée une remarquable trouvaille, avec un arrière-plan évoquant, derrière le mur-vitrage de l’appartement, comme un dédoublement des personnages un reflet du présent se mélangeant à des bribes de leur passé…
Philippe Laville, Francis Dubois

Théâtre de la Commune
2, rue Edouard Poisson 93304 Aubervilliers Cedex
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits sur réservation impérative) : 01 48 33 16 16
www.theatredelacommune.com

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