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DÉBAT. Existe-t-il « un malaise » des enseignants de la série STI2D ? L’Igen répond au Snes

Quel bilan les enseignants de l’ancienne série STI tirent-ils de la réforme de la voie technologique engagée en 2011 par Luc Chatel ?

Sévère, si on en croit plusieurs syndicats (FO, Snalc, Snes…) ou positif, selon l’Éducation nationale. AEF a voulu comprendre les enjeux professionnels présents derrière cette controverse. Alors qu’ils étaient affectés dans 42 disciplines auparavant, les 15 000 professeurs de la série rebaptisée STI2D, sont désormais regroupés dans quatre disciplines seulement (1). Ce « bouleversement » a-t-il entraîné un « malaise » parmi les enseignants ? Quelle formation ont-ils reçu ? Et que prévoir comme « aménagements » lorsque le ministre de l’Éducation nationale Vincent Peillon rouvrira le dossier de la réforme du lycée en 2014 ? AEF donne la parole à Thierry Reygades, secrétaire national du Snes-FSU et à Norbert Perrot, Igen, doyen du groupe STI.

QUEL CONSTAT APRÈS DEUX ANS ?

« En STI2D, l’inspection pédagogique n’a pas joué son rôle », regrette le secrétaire national du Snes. Depuis la réforme de la voie technologique engagée en 2011 par Luc Chatel, ancien ministre de l’Éducation nationale, Thierry Reygades affirme que « les alertes ont été nombreuses sur le malaise des enseignants ». Mais elles ont été « niées ou alors non répercutées ».

Le doyen du groupe STI à l’Igen nuance l’appréciation, en relevant qu’ « il y a peut-être des enseignants qui ne se retrouvent pas dans la réforme, en n’envisageant pas de faire évoluer leur façon d’enseigner ». Norbert Perrot ajoute que de « dès le départ, il y a eu un malentendu », puisqu’« il ne s’agit pas de reconvertir les professeurs mais de leur donner un nouveau numéro de nomenclature qui correspond au nouveau concours de recrutement ». Avant la réforme, il y avait quatre agrégations au lieu d’une et 42 Capet au lieu d’un aujourd’hui.

LE « MALAISE » EST-IL RÉEL ?

Thierry Reygades affirme que « sur un certain nombre de points, le ministère de l’Éducation nationale aurait pu intervenir » en stoppant « la reconversion des professeurs sur quatre disciplines » sans pour autant « arrêter la réforme du lycée ». Il voit dans le suicide d’un professeur le 1er septembre à Marseille (2) « un condensé de la situation et en particulier l’absence de retour de la part des collègues, des inspecteurs, mais aussi des syndicats : on a du mal à influer et on n’a pas toutes les solutions », relève-t-il. Mais en face, « les IPR de sciences et technologies industrielles disent sans fin ’Rentrez dans le rang’ », laissant « les collègues sans réponses au sujet de la réforme ou de leur formation ». Le Snes demande que « les CHSCT académiques soient saisis » à ce sujet.

Norbert Perrot « ne souhaite pas commenter ce drame personnel » que représente le suicide d’un professeur. Il évoque cependant l’état d’esprit d’une partie de la communauté enseignante actuellement. Il identifie « peut-être un malaise chez certains enseignants qui sont restés sur un aspect professionnel de la voie technologique ». Car « ceux-ci ont des compétences avérées dans un domaine précis mais ces compétences ne sont plus utilisées à leur maximum aujourd’hui », affirme l’inspecteur. Or, « il n’est plus concevable actuellement de faire un cours appuyé sur un système monotechnologique : les objets et systèmes techniques qui nous entourent et qui servent à illustrer les cours, ont profondément évolué et ne sont désormais pluritechnologiques ». « C’est aussi ce qui différencie la voie technologique de la voie professionnelle », ajoute le doyen du groupe STI. Seuls « quelques enseignants se sont reconvertis dans la voie professionnelle, mais c’est une infime minorité ».

LES PROFESSEURS ONT-ILS REÇU UNE FORMATION DE QUALITÉ ?

« Les inspecteurs nous renvoient vers des giga-octets à télécharger sur Pairform@nce. On est noyé au bout de dix pages ! », témoigne Guy Friadt, professeur de génie mécanique et de productique et secrétaire départemental du Snes (Oise). « Et on culpabilise ensuite les professeurs en leur disant : ’Comment se fait-il que vous ne vous en sortiez pas avec Pairform@nce ?’ Cette démarche réduit l’enseignant à un simple exécutant. Et cela met les professeurs en panique. » Les formations académiques, quant à elles, « ont dû durer une grosse année. Les IPR prévoyaient une mise à niveau dans quatre disciplines, le tout en 70 heures… On était plus dans le paraître que dans la formation véritable », assure l’enseignant.

« Dire qu’il n’y a pas eu de formation pour les professeurs est faux », répond Norbert Perrot. Pour autant, « cela a pu être variable d’une académie à l’autre en fonction des priorités des recteurs ». « Dans de nombreuses académies, les chefs de travaux ont banalisé une journée ou une demi-journée par semaine pour que tous les enseignants puissent se retrouver avec des formateurs. » Parfois, « les crédits académiques de formation continue ont été entièrement consacrés à la série STI2D, comme à Bordeaux, par exemple », poursuit le doyen qui affirme que « tout le monde a tiré dans le même sens, y compris les régions, qui ont su adapter les locaux. » « Nous avons mis en place une formation à distance avec Pairform@nce. Elle s’est déclinée sur le terrain globalement à 50 % en présentiel et 50 % distanciel. »

DES CANDIDATS SURNOTÉS AU BAC ?

Quant aux corrections des épreuves du bac STI2D, Thierry Reygades affirme que « le corps d’inspection a défini tout seul le mode d’évaluation, sans en référer à l’administration centrale. Dans l’esprit des inspecteurs, il ne fallait pas rendre les élèves victimes de la réforme, et il fallait donc être extrêmement indulgents dans la notation du bac » (3). Il affirme ainsi que pour l’épreuve d’enseignements technologiques transversaux, seules « les questions faites et bien faites par une majorité de candidats » ont été corrigées. En outre, « un système électronique a calculé le barème de chaque question… en fonction de la qualité des réponses des élèves ! De ce fait, c’est l’administration qui a mis les notes, pas les correcteurs ». 91,4 % des candidats ont obtenu le bac STI2D en 2013 soit huit points de plus qu’en 2012, selon les résultats présentés par la Depp.

Norbert Perrot récuse que les notes aient été « gonflées » et assure que « la correction des épreuves s’est faite à partir d’une grille Excel, qui nous sert depuis des années dans le groupe STI ». « Elle met en relation les questions et les compétences. Il y a bien sûr un barème par question qui est apparent pour les correcteurs », affirme-t-il. Quant au meilleur taux de réussite en 2013, il pourrait résulter des « trois ’sujets zéro’ » produits par l’Igen. Grâce à ceux-ci, « les équipes pédagogiques via les IPR, nous ont fait un retour et ont permis de rectifier le tir en fonction des attentes » des enseignants. « C’est souvent face à de nouveaux programmes, de nouvelles épreuves, face au changements des habitudes, que les professeurs sont les plus performants pour entraîner leurs élèves », se félicite l’inspecteur.

FAUT-IL REVOIR LA RÉFORME DE 2011 ?

Le Snes avait « demandé des mesures d’urgence dès l’application de la réforme et, à Vincent Peillon, dès son arrivée en mai 2012 », rappelle Thierry Reygades, qui souhaite « une réécriture de la réforme ». Le syndicaliste « s’inquiète » quand Vincent Peillon « dit qu’il veut traiter du collège puis, après, entamer le bilan de la réforme du lycée, car cela remet à dans deux ans au moins l’application de mesures concrètes ». Or, « il est possible de garder quatre spécialités mais il faut les modifier avec des domaines attractifs pour les jeunes », explique le secrétaire national. « Actuellement, les spécialités comme ’Innovation technologique et éco-conception’, ne veulent rien dire. » Thierry Reygades propose ainsi d’autres dénominations : « Génie civil », « Conception, fabrication, mécanique », « Électronique et numérique » et « Production et gestion des énergies ».

Le doyen Norbert Perrot n’est pas de cet avis : « Il faut encore attendre avant de revoir la réforme. Cela ne fait que deux ans qu’elle est en place », relève-t-il. D’ailleurs, à l’Igen, « le groupe des STI n’a pas encore réfléchi de façon sérieuse à ce qui peut être fait car le ministre souhaite d’abord réformer le collège ». Pour l’heure donc, « il faut que nous stabilisions ce nouvel ensemble, c’est le mieux ». L’inspecteur se montre même « optimiste » : « Après deux ans, les équipes pédagogiques se sont aperçu que ce programme était faisable : c’est ce qu’indiquent les IPR dans les retours académiques qu’ils me font. Les professeurs ont assimilé l’esprit de la réforme et la grande majorité en reconnaît le bien fondé, ce qui n’était pas le cas il y a deux ans. »

LA SÉRIE STI2D A-T-ELLE UN AVENIR ?

Thierry Reygades est catégorique : « Si le ministre ne réagit pas rapidement, c’est qu’il a fait une croix sur la voie technologique. » Car « dans le cadre d’une politique nationale de réindustrialisation, si on ne s’appuie pas sur les STI2D, c’est qu’il s’agit d’un choix délibéré ».

Le doyen du groupe STI se montre confiant sur l’avenir de la filière et fait valoir une « hausse des effectifs à la rentrée 2012 de 5 à 6 % ». « Très certainement, la rentrée 2013 marquera une nouvelle augmentation, même supérieure à l’année précédente. » Norbert Perrot ne peut en tirer qu’une conclusion : « Si les effectifs remontent, c’est peut-être que cette réforme nous a mis sur la bonne voie. »

(1) Une circulaire ministérielle du 27 juin 2012 prévoit une « évolution des nomenclatures et le changement de disciplines des enseignants de STI ». Ainsi, les enseignants certifiés et agrégés de la filière seront regroupés dans quatre disciplines « Architecture et construction », « Énergie et environnement », « Innovation technologique et éco-conception » et « Systèmes d’information et numérique » à compter de la rentrée 2013, alors qu’ils étaient affectés dans 42 disciplines auparavant.

(2) Un professeur d’électronique s’est donné la mort le 1er septembre 2013, à la veille de la pré-rentrée des enseignants, en laissant une lettre justifiant son geste par des « problématiques professionnelles ». Il enseignait en classe de sciences et technologies de l’industrie et du développement durable (STI2D) au lycée Antonin-Artaud, dans le 13e arrondissement de Marseille.

(3) Ce système d’harmonisation assistée par ordinateur permettrait selon le Snes et le Snalc d’éliminer progressivement les questions auxquelles la majorité des candidats a obtenu de mauvais résultats afin d’atteindre la moyenne académique cible pour l’épreuve.

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