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Coup de gueule - L’hypocrisie ambiante (mercredi 3 novembre 2004)

Ce débat fait-il avancer la réflexion sur une école qui, dans certains endroits va mal, très mal même ?

Je ne le crois pas. J’en veux pour preuve le désintérêt, souligné par la presse, de bon nombre de professeurs pour ce pseudo débat qui n’a pour fonction que de passer de la cire sur leurs chaussures afin de les calmer, de les amadouer, de les tenir en laisse.

Dans un précédent article, je parlais du silence étouffant qui enveloppe les enseignants précaires.

Qu’est-ce qu’un professeur précaire ?

C’est un homme, une femme qui exerce ses fonctions dans une école primaire, un collège ou un lycée mais sans bénéficier de la sécurité de l’emploi. Ce phénomène grandit, se généralise de plus en plus.

Effectivement, le gouvernement a décidé de diminuer d’environ 30% le nombre de postes aux différents concours de l’Education Nationale pour l’année 2004. Ce parti pris intervient alors que des professeurs de l’enseignement supérieur s’alarment de la baisse constante du nombre d’étudiants s’inscrivant dans les cursus scientifiques. Il manque des professeurs de mathématiques, de SVT, de sciences physiques ainsi que des professeurs de lettres.

Il y a plusieurs types de précaires. Les voici :

Tout d’abord, le vacataire qui fait 200 heures par an maximum et qui n’a droit à aucune indemnité chômage. Il est payé quand les rectorats le peuvent mais bien évidemment, les vacances ne sont pas incluses. Il y a beaucoup d’étudiants parmi les vacataires qui goûtent ainsi à l’enseignement. En 2002, le Rectorat de Créteil a mené une campagne de recrutement choquante puisqu’elle incitait à devenir professeur par le biais de la vacation. Que devient-on lorsque l’on a fait 200 heures ? Un exclu social. J’ai reçu des témoignages émouvants de professeurs au chômage actuellement qui se sentent menacés par la clochardisation.

Ce statut est le pire de tous et il n’a pas d’équivalent dans le privé. C’est inhumain et révoltant.

Ayant refusé de redevenir vacataire dans l’Académie de Versailles, ayant compris les dangers d’un tel retour en arrière, mon CDD n’a jamais été renouvelé et j’ai été rayée des listes de l’Académie de Versailles à partir de 2002. J’ai donc été au chômage comme des milliers d’autres professeurs alors que le Rectorat avait un besoin urgent de professeurs de français. De plus, et c’est cela qui est incompréhensible, j’avais eu de bons rapports d’inspection. Mais la loi tyrannique de l’ultralibéralisme en a décidé autrement.

Il existe aussi le professeur contractuel, plus chanceux, si l’on peut dire, dans sa précarité.

Lui a droit à des indemnités chômage mais notre quotidien est rude et fait d’angoisse.

Lors de cette rentrée 2003, alors que j’avais définitivement tiré un trait sur ce métier qui me récompense aujourd’hui à travers les compliments de mes élèves, des milliers de professeurs sont restés sur le carreau et n’ont toujours pas, à l’heure où je rédige cet article, touché leurs indemnités chômage.

Une question évidente se pose mais les décideurs économiques l’ignorent. Comment vit-on, comment mange-t-on, comment honore-t-on les factures lorsque l’on n’est toujours pas indemnisé ? Comment fait-on lorsque nos parents ne sont plus là pour nous aider ?

Bien des pères, des mères de famille et des étudiants sont obligés de serrer la ceinture ou de faire appel à l’assistante sociale de la ville où ils résident.

C’est ce quotidien qui est volontairement ignoré, étouffé sous les propos faussement réconfortants de nos ministres.

Lorsque nous sommes en poste, nous ne sommes pas payés immédiatement,surtout lorsque nous changeons d’académie. Embauchée en septembre, je n’ai été payée que le 27 novembre et mes collègues et moi surveillons de près nos comptes en banque. La confiance règne. On appelle cela de la désinvolture ou mieux encore, du mépris.

Un professeur précaire est un professeur non formé dans les sacro-saints IUFM qui ont révélé leur inutilité. Haro sur ces pseudo-instituts mais tous ceux et celles qui réclament leur réforme seront-ils un jour entendus ? Il me paraît évident (peut-être suis-je trop pessimiste et j’en conviens aisément...) que les gouvernements préfèrent "casser" l’école de manière sournoise, lentement, que d’entamer les vrais chantiers. Les corporatismes sont si féroces et puissants que le renoncement est la norme.

Non formé, disais-je, le professeur doit faire face brutalement à des classes hétérogènes sans soutien et dans l’urgence. Ca s’appelle le management par le stress : les dégâts sont considérables tant sur les élèves que sur les enseignants.

La qualité s’en ressent et cette politique menée par les différents gouvernements ne participe certainement pas d’une amélioration du niveau.

Non. Importent seulement les économies que l’on peut faire. Aujourd’hui, le Rectorat de Lyon ne peut plus embaucher de vacataires et de contractuels car il est en faillite. Le recteur a décidé que les absences de moins d’un mois jusqu’à un mois complet ne seraient pas comblées par l’embauche de professeurs. Cela signifie que des élèves n’ont pas cours parce que les caisses sont vides. Et il y a des professeurs titulaires sans poste.

Mais qui est-ce qui s’intéresse à cette précarité grandissante ? Peu de monde et les précaires eux-mêmes préfèrent se terrer dans un silence que je comprends puisque les menaces de licenciement sont autant d’épées de Damoclès. Les rectorats les brandissent, certains de maîtriser les bataillons de précaires, jouant sur la peur.

J’ai une collègue, sans emploi actuellement, qui, pour assouvir sa passion, exercer le métier qu’elle aime, est prête à quitter le pays. Quitter la France qui manque de professeurs pour pouvoir enseigner. Elle le fera car elle n’en peut plus.

Et les concours, me rétorquera-t-on ? Nous les passons tout en travaillant à côté. C’est difficile car il faut choisir entre la préparation des cours, une préparation soigneuse et consciencieuse qui ne doit pas léser les élèves et la préparation exclusive des concours. Que faire lorsque vous avez des classes à examen ? On est donc piégé mais on ne renonce pas.

Nous sommes les soutiers de l’Education Nationale et certains de nos collègues titulaires ne nous épargnent pas. Nous serions, nous, les professeurs précaires, responsables de la baisse du niveau de l’école.

J’ai voulu témoigner sur cette réalité qui n’intéresse personne mais que l’on payera un jour.

En espérant que ce texte fera écho, engendrera la réflexion, la prise de conscience nécessaires pour que n’ait pas lieu le naufrage de l’école républicaine.

Voilà ce que j’avais écrit sur ce site multiculturel dont voici l’adresse :

http://www.divergences.net


Catherine.

PierA

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