Contributions aux congrès du Snes

1991 : Le documentaliste est il un enseignant ? Contribution au congrès de Saint-Malo du SNES

Il y a quelque difficulté à identifier, dans les représentations courantes le métier qu’exerce un documentaliste dans un établissement d’enseignement. Est-il un prof responsable de l’enseignement d’une matière, la documentation ? Est-il, seulement, responsable d’un service documentaire indispensable à l’existence d’un établissement scolaire, à sa vie pédagogique mais qui n’enseigne pas ? Les hésitations des uns et des autres sont révélatrices de ce problème, au moment même où la décision de créer le Capes de documentation, à laquelle le SNES a activement travaillé, semble d’emblée identifier le métier de documentaliste de lycée ou collège comme un métier d’enseignant.

Pour le ministère, la décision de recruter les documentalistes par le Capes n’est qu’une réponse administrative à une question posée dans les revendications des personnels.
Certains responsables estiment même que cette réponse n’est pas totalement adéquate mais qu’elle a le mérite d’exister. De ce point de vue, le métier de documentaliste n’est pas du tout conçu comme un métier d’enseignant !

Aussi bien la manière dont le Conseil national des programmes définit le métier est très symptomatique de l’incapacité du ministère à penser le rôle pédagogique du documentaliste.
C’est ainsi qu’il définit le CDI uniquement comme un lieu disposant « d’ateliers pédagogiques individualisés » pour « l’autoformation assistée » des élèves (1er rapport, p. 35), à côté « d’activités traditionnelles » qui ne sont même pas citées.

Un peu plus loin, le documentaliste est classé parmi les personnels non enseignants. Enfin, concernant la classe de seconde, le rapport se limite à dire que dans la première partie de l’année scolaire, les documentalistes initieront les élèves à la recherche documentaire. Un peu court ! Pour le CNP, le rôle pédagogique du documentaliste ne semble donc pas avoir de contenu bien substantiel.

Pour notre part, nous formulons des éléments d’un discours cohérent sur la fonction pédagogique du documentaliste :
- Prendre en compte la nécessité d’apprentissages documentaires ;
- Concevoir des situations d’apprentissages qui fassent appel à l’activité de l’élève ;
- Articuler formation méthodologique et apprentissages disciplinaires.

Néanmoins, nous n’avons pas encore formalisé le contenu de l’apprentissage documentaire. En d’autres termes, nous n’avons pas encore de réponse à la question : « Qu’enseigne un documentaliste ? ». Il est aujourd’hui impératif d’avancer sur cette question.
Pour clarifier le débat, rappelons que lorsque nous parlons de contenus d’enseignement d’une discipline, ceux-ci comportent et les connaissances et les méthodes de la discipline, celles-ci faisant aussi partie de celles-là.

Les apprentissages dont le documentaliste à la responsabilité ne visent pas d’abord à faire accomplir aux élèves un savoir en sciences de l’information et de la documentation. De ce point de vue, la documentation n’est pas une discipline scolaire.

Par contre, ce dont les élèves ont besoin pour leurs apprentissages disciplinaires, pour leur formation générale c’est de maîtriser certaines méthodes de l’information pour utiliser les ressources que leur proposent les systèmes documentaires.

Là sont en question :
- les représentations de l’élève vis-à-vis de l’information et vis-à-vis de la lecture, y compris quant à leur sens ;
- ses représentations des attentes implicites ou explicites de l’école ;
- ses capacités réelles dans ces domaines ;
- les contraintes conceptuelles liées à la discipline (aux disciplines) dans la (les)quelle(s) la recherche d’information et de documents a lieu ;
- le niveau ou le type de la compétence à atteindre.

Dès lors la mission du documentaliste ne peut être d’attendre que, par génération spontanée, les savoirs implicites à l’œuvre dans la recherche et le traitement de l’information se mettent en place, lesquels sont socialement marqués et jouent un rôle important dans la reproduction sociale. Les documentalistes sont donc dans l’obligation de traiter comme il convient la construction des « habiletés d’information » chez les élèves. Est-ce à dire qu’ils doivent se transformer en professeurs de méthodologie ?

Par soucis d’efficacité, nous ne pensons pas que des cours de méthodologie documentaire doivent s’ajouter au programme de la formation des élèves, nous considérons que c’est au sein des apprentissages disciplinaires que pourront s’acquérir ces pratiques documentaires et de lecture, car on doit veiller à ce que l’apprentissage ait un sens, et qu’il ne soit pas un exercice de pure rhétorique.

Il faut donc concevoir des situations didactiques telles que l’élève, progressivement, puisse être en mesure de chercher avec succès les documents et les informations dont il a besoin et de savoir pourquoi il a réussi, et le cas échéant, pourquoi il a échoué.

Ces savoir-faire, qui sont des savoirs agis mais non reconnus comme savoirs par l’élève doivent être travaillés pour les expliciter et les formaliser, pour en faire des « savoirs comment faire » transférables.

Dans cette entreprise, le documentaliste ne peut atteindre sa pleine efficacité sans travailler avec des profs de disciplines qui ne sauraient se contenter de « prêter » leur classe. En effet, leur compétence est convoquée dans ce qu’il y a à rechercher et à trouver. Ainsi, lorsque pour rechercher une documentation, il est nécessaire de maîtriser des champs sémantiques d’un thésaurus, l’apport de l’enseignant de la discipline concernée est-il indispensable ? Il en est de même quand il s’agit de juger de la pertinence des documents et des informations retenues par l’élève, etc....

Au total, si les méthodes de recherches et de traitement de l’information doivent faire l’objet d’apprentissage, si des situations didactiques doivent être conçues à cette fin, si les savoir-faire documentaires doivent être conceptualisés par les élèves comme des modes opératoires transférables, c’est-à-dire réinvestissables, et si, de surcroît, le documentaliste est conduit à mobiliser toutes ses compétences en sciences de l’information et de la documentation pour conduire les élèves dans ces apprentissages, et les leur rendre intelligibles, alors, les documentalistes sont pleinement des enseignants puisque à travers leur action il y a transmission, construction d’un savoir.

C.Q.F.D.

Jean-Louis CHARBONNIER

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